fais le beau, vas-y, ça glisse…

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Extrait – Le gazon des fous –

À paraitre chez… ?

 

 

 

Ma rencontre avec Gaspard a été marquée au fer rouge  par une succession d’envies violentes de le gifler et de l’insulter.

Il était là, impeccable dans son costard avec son allure insupportable de mec sain, une main dans la poche de son pantalon, l’autre, bien ferme secouant la mienne.

Pas de cravate, le chic décontracté, tout ce que je ne supporte pas. Il avait cet air surpris et je n’ai pas compris. Il m’a tenu la porte et m’a fait signe de le précéder, m’a indiqué le fauteuil où poser mon derrière, comme si j’allais m’installer direct sur le canapé Le Corbusier. Pauvre type !

Histoire qu’on soit au même niveau, il n’est pas passé derrière son bureau, il s’est assis dans l’autre fauteuil, près de moi, a croisé les jambes et ses pompes étaient vraiment très belles. Là, j’ai enfin compris ce qui me valait ce grand sourire amical et ces yeux gris magnifiquement écarquillés: « ça alors, le hasard ne cesse pas de me surprendre ! Je n’imaginais pas vous revoir un jour, et encore moins dans ces circonstances ! »

Il continuait, exalté par le souvenir de cette soirée chez les De Machin où « je » l’avais fait beaucoup rire. Puis s’est enfin posée la bonne question: « Mais je ne comprends pas, vous m’avez dit être avocate, je cherche une assistante…»

J’ai vite secoué l’index en signe de non, non, stop, pas moi, faites erreur m’sieur, mais il ne semblait pas le voir. J’ai attendu qu’il reprenne ses esprits et me laisse en placer une et… « monsieur De Marzo, je m’appelle Mathilde, pas Constance. » Je me suis levée, lui ai tendu la main: « je crois qu’il n’est pas nécessaire que je vous fasse perdre votre temps, et… je n’ai jamais été assistante aux ressources humaines, vous avez sûrement des candidates plus compétentes à voir… »

Il a ri, en passant la main dans ses cheveux, l’air un peu embarrassé et un peu touchant en cet instant de faiblesse, m’a demandé de me rasseoir, mi-con, mi-joyeux, s’est excusé pour cette confusion, mais la ressemblance était tellement frappante ! Oui, je sais, je sais…tellement. Il a été pro, instantanément. Il m’a proposé de m’installer derrière son bureau, à bidouillé un truc sur son clavier, un écran est apparu. Questionnaire à choix multiples. « Je vous laisse cocher les cases. Ne réfléchissez pas, certaines questions sont redondantes, c’est normal, soyez instinctive, je vous laisse tranquille, je reviens dans dix minutes. » Je me suis retrouvée un peu conne, partagée entre l’envie de me lever et laisser la porte ouverte derrière moi, et celle de lui démontrer que son putain de test ne veut rien dire.

J’ai complété. C’était nul. ll n’a pas fallu dix minutes. Alors, j’ai regardé autour. Aucune photo de femme, d’enfant, aucun tableau, rien qu’un paper board, un canapé design, une table basse, un bureau très rangé, une très grosse plante verte près de la baie vitrée, un écran, une machine Nespresso, et… une carte de l’Italie au-dessus du canapé.

Je n’étais jamais allée en Italie, alors je me suis approchée de la botte. Il y avait cette protubérance au-dessus du talon. J’ai regardé de plus près, j’ai découvert que l’Adriatique c’était là, je me suis sentie vraiment inculte et il est entré. J’étais arrivée là par erreur, je me foutais de son test, et il me retrouvait suspendue sur un pied, un genou sur le canapé, en train d’observer de près l’éperon de l’Italie.

Là, j’ai pensé que l’incident était clôt et j’aime même envisagé, pour le dédommagement, de lui proposer le numéro de ma soeur. « C’est là que vivent mes parents. » Me dit-il, presque pas surpris. Et m’a tendu quelques feuilles. « On les regarde ensemble? »

Je me suis assise dans le fauteuil, parcouru rapidement et en travers les lignes. Surprenant. J’ai presque eu envie de lui demander combien je lui devais pour cette étude de mon profil. Au moins, j’avais désormais la confirmation que j’étais bonne à rien, ou alors à des choses qui n’existent pas dans notre monde. C’était écrit noir sur blanc: place l’esthétique de toute chose au premier plan, est très tournée vers l’humain, a une sensibilité exacerbée, rencontre des difficultés avec le système hiérarchique, mais peut faire preuve d’initiatives très intéressantes pourvu qu’on lui donne des responsabilités, déteste le conflit et le conformisme. S’ennuiera très vite dans le poste, à moins qu’elle ne décide de le faire évoluer.

« Qu’en pensez-vous? » m’a-t-il demandé?

« Que je ne suis surement pas la perle rare que vous cherchez, ça se confirme. »

« Qu’est-ce qui vous motiverait dans ce poste? » a-t-il insisté.

« Vous êtes à dix minutes de chez moi à pied. »

« Quelles sont vos ambitions? »

« Prendre votre place. Ou publier un roman. »

« Un seul? »

« Je ne suis pas très ambitieuse. »

« Vous écrivez? »

« Beaucoup, oui. Dans ma tête. »

Il s’est embarqué dans une description du poste très précise. Je n’ai montré d’intérêt que pour la poignet de la porte qui me tendait la main. Je n’ai posé aucune question sur le salaire, les horaires, rien. Ce jeu de rôle était ridicule, j’en aurais bien fait un scénario. Je ne pensais qu’à ça à cet instant: rentrer et écrire, comme une lettre adressée à tous les DRH trop classes, trop beaux, trop intelligents, trop séduisants et méprisables, trop performants quand il s’agit d’acheter de la ressource humaine et s’en débarrasser en vous faisant avaler que les temps sont durs, qu’il ne faut pas se fier aux résultats. Pour être DRH, il faut être un grand manipulateur, c’est sûr.

L’entretien tournait à la joute. J’en sortirais gagnante, aucun doute ! Et je m’en foutais de ce job, certainement autant que ce DRH, tombé sous le charme de ma jumelle, se foutait de mes incompétences. Il raconterait à ses amis, les De Machin et les autres, le burlesque de cette situation, ça les ferait mourir de rire dans les diners. Une fois encore, Constance m’écrasait simplement en existant.

Il a dû remarquer mon regard absent.

Une semaine après, j’étais l’assistante de monsieur De Marzo, persuadée que je ne ferais qu’un passage furtif aux Éditions Delacroix Verneuil.

Pourquoi j’ai accepté? Très bonne question. Sans doute que si je vais creuser bien profond dans la vérité pas très reluisante, je pourrais dire que je voulais voir, sans y croire, si je pouvais créer chez ce monsieur un trouble aussi intense que l’a fait ma soeur en baladant simplement son arrogance et sa décontraction dans une soirée mondaine. Toujours ce foutu complexe de comparaison. Ça ne s’arrêtera jamais !

En colère contre moi-même, dès le premier jour de mon nouveau job, j’ai hérissé un mur de barbelés, installé des miradors, j’ai rangé mon sourire dans la table de nuit et enfilé mes fringues les plus banales. Il allait vite se rendre compte qu’il n’y avait pas photo. Le cadre étant posé fermement, je n’avais plus qu’à justifier la raison de ma présence dans ces murs. Ingurgiter, tout apprendre, digérer, ça ne laisse pas trop de temps au cerveau pour divaguer. Il tenait à ce que nous nous appelions par nos prénoms. Pas juste lui et moi, mais lui et les autres, toute la boite, tutoiement et prénoms, même avec le PDG.

C’est beau la famille !

Et il insistait bien quinze fois par jour sur le « Mathilde », que je comprenne que s’il y avait eu méprise une fois, plus aucun doute n’était possible. Parfois, je me détendais, je souriais même quand il entrait dans mon bureau. Il avait un comportement tout à fait exemplaire, la juste distance entre un collaborateur et son boss, encouragements quand ils étaient mérités, erreurs pointées de son doigt bienveillant. Je n’avais à lui reprocher que sa perfection.

Vas-y, vas-y déambule l’air nonchalant monsieur de Fursac, fais ta gravure de mode, te gêne pas pour moi, y’a longtemps que je les ai disséqués les hommes de ta race. Tu la planques où la saveur de la vie, dis? La fantaisie, ça te parle ou tu es juste bon à tomber en pâmoison devant la constance irréprochable de l’être que tu as fabriqué ? Cours! Fais ton footing tous les matins, entretien ton capital, tu iras loin, t’inquiète pas je te regarde, tu aimes tant ça. Moi, je ne bouge pas. Je n’irai pas bien loin, sans doute, mais j’ai tout le temps de renifler.

J’ai commencé à choisir mes fringues avec un peu plus de conviction, j’ai arrêté de me ronger les ongles et les ai vernis, j’ai détaché mes cheveux, j’ai mis du mascara « effet faux cils » et je suis arrivée plus tôt le matin, quand personne n’était encore là, mais que lui, vaillant petit soldat, était déjà opérationnel, fringuant, pas fatigué. J’ai pris des cafés avec lui, sans ambiguïté, sans rien qui puisse s’apparenter à une relation privilégiée qui s’insinuerait, perfide, dans le « code de bonnes conduites » de l’entreprise.

Code qu’il a pondu lui-même et qu’il a imposé à chacun de signer.

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