Point G

660

Extrait – Le gazon des fous –

A paraitre chez… ?

 

 

 

 

« Tu n’as rien à envier à Constance. C’est une hypertrophiée de la séduction et toi, une atrophiée des bras, comme s’ils s’étaient rétractés pour ne plus jamais enlacer. Tu devrais les libérer un peu, leur donner de l’air… »
« Sur une paroi lisse, les bras – même bien déployés – ça glisse Gaspard. »

 

Il m’a raccompagnée à ma chambre, il n’a même pas été lourd, c’était presque vexant. J’ai dû insister pour qu’il vienne vider mon mini bar.
Ça m’a pris une nuit pour le percer à jour. On refait toujours l’histoire quand on est bourré. On devient émotif et on a besoin d’une oreille complice, de deux sourcils en face qui souffrent au rythme des confidences, d’une main qui se pose sur le bras et incite à parler encore.

Il n’a fallu qu’une nuit pour que je découvre le vrai Gaspard, fils de deux vieux hippies, utopistes et amoureux de la nature, deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Il aurait aimé avoir des parents comme les miens, j’aurais rêvé d’avoir les siens. C’était bien la première fois qu’un mec me séduisait en me parlant de sa famille.
Il avait tiré la bonne pioche. Je ne voulais pas d’amoureux mais je recueillais volontiers les clébards mal barrés.
Je crois que cette nuit-là, il a oublié Constance. Moi, en tout cas, j’étais fille unique.

J’aurais préféré qu’il considère ces quelques heures de rien du tout comme un accident de beuverie. Mais il a posé une main sur ma nuque, m’a embrassé la bouche sans se précipiter, et s’est retourné en quittant ma chambre au petit matin. En croisant dans le miroir deux yeux barbouillés de Rimmel sur un visage chiffonné, une urgence s’est imposée: plonger le tout dans l’eau très chaude. Mon corps flottait dans la grande baignoire, vidé de mon esprit qui avait chopé les courants ascendants des volutes de vapeur et planait vers le lit-champ-de-bataille, revenait se coller au carrelage, glissait entre mes doigts en gouttelettes fraiches, tentait une intrusion dans mon cerveau. Je l’enfonçais sous l’eau.

Le temps ne s’était pas suspendu. Dans une demie heure, je devais être en bas, fraiche et pimpante, rejoindre le groupe pour une nouvelle série de tortures aussi ridicules qu’inutiles. Il fallait prendre une décision.
Deux options: quitter cet hôtel en douce, ne plus jamais retourner au bureau, oublier le passager de ma nuit, courir chez ma voisine récupérer Sparow, me jeter dans mon lit en le serrant dans mes bras, éteindre mon téléphone et dormir toute la journée, bercée par le souffle bienveillant de mon petit chien. Effacer la nuit.

Ou… participer à cette deuxième journée de séminaire, éviter son regard tout en le cherchant, redevenir son assistante, savourer notre secret, être la seule à savoir qui est Gaspard. Détailler son visage en me souvenant, dans un demi-sourire de satisfaction lubrique, que je l’ai tenu dans mes mains, que j’en avais baisé chaque parcelle quelques heures plus tôt.

En enfilant mes collants, le téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule, j’ai appelé ma soeur. L’alcool ne devait pas avoir complètement quitté mon corps.
– Hello c’est Math.
– Qu’est-ce qui se passe? Je suis pressée, je dois filer au Palais.
– Rien de grave, t’inquiète pas. J’ai une soirée un peu sophistiquée samedi, tu aurais quelque chose à me prêter?
– Pffff… oui, sans doute, mais pas le temps, là. Rappelle-moi ce soir.
– Ok. Au fait, Gaspard de Marzo, ça te dit quelque chose?
– Très beau spécimen oui, mais très coincé aussi. Ou gay peut-être. D’où tu le connais?
– C’est mon chef. Et il n’est ni gay ni coincé. Je te raconterai…
– …
– À ce soir.

Clic.

Infâme petite peste que j’ai été. Plaisir suprême de l’imaginer « au Palais » agacée par cette demie information, lui pourrir sa plaidoirie avec l’image du beau Gaspard sorti de sa réserve, offrant sa fougue très hétérosexuelle à sa chère soeur.
Pourvu que son client du jour soit un gros salopard qui ne méritait pas mon indulgence ni celle du jury, parce qu’elle allait être un peu diminuée la super avocate !
Je la connais. Comme si elle était moi.
Bien sûr, il n’était pas question que je la rappelle. Ma vie privée ne la regardait pas et je n’avais bien sûr aucune soirée mondaine en perspective.
Je ne me suis pas enfuit vers mon lit carapace et mon chien doudou.
Le menton haut, je me suis installée dans le fond de la salle de réunion et, bloc notes sur les genoux, j’ai entrepris la rédaction de ma lettre de démission, pendant que Gaspard nous expliquait les réjouissances de la journée.

Je gribouillais des G… de toutes les tailles, de toutes les formes sur les bords de ma feuille. Guillaume, Gaspard. Un G ancré comme un point bien planqué, profond, sensible.
G comme Gagner ses éperons (et pourquoi pas celui de son Italie), comme Garder la tête sur les épaules, comme Gagner sa croûte et Grincer des dents, comme Garder pour la bonne bouche et puis, cinglante et imprimée sur la joue, comme la Giroflée à cinq feuilles.

S’ils savaient tous ceux qui étaient là, en rangs d’oignons, buvant les paroles du maitre, que je l’avais siphonné toute la fin de nuit, que j’étais repue de son jus, qu’il n’y avait plus de place dans sa bouche pour les mots, juste des souffles, des grognements, et sa langue, mon Dieu sa langue ! S’ils savaient que ces doigts qui pointent les slides sont si agiles qu’ils se sont immiscés absolument partout, tellement que je n’aurais pas été étonnée qu’ils portent encore le gout du sel doux-amer. Je le regardais gratter délicatement une narine et recevais une décharge dans le ventre, son regard me trouvait, entre deux autres têtes attentives, puis fuyait. J’aurais aimé voir son trouble durcir en public, en être la cause.

Je manquais sérieusement de sommeil. J’ai arraché la feuille.

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