Dolce vita. Mais à ma sauce…

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Extrait – Le gazon des fous –

À paraitre chez… ?

 

Les mains appuyées sur la balustrade de pierre, il était là, torse et pieds nus, en jeans, humant l’horizon bleu, certainement perdu dans des souvenirs n’appartenant qu’à lui. Surtout qu’il ne se retourne pas, qu’il reste là, que je continue à le regarder sans m’approcher, résister encore un peu à l’appel de son large. Il savait bien que je ne m’étais pas assoupie sur le grand lit. Il sentait mon regard sur lui, je suis sûre qu’il souriait de se savoir désiré. Allongée sur le flanc, la tête posée sur mon bras, la jupe volontairement relevée à mi-cuisses, je ne bougeais pas, j’étais la femme derrière la silhouette de l’homme dans le vent léger. «  Ô temps ! suspends ton vol… »

Cet après-midi là, le temps nous a retrouvés. Ses grandes ailes blanches déployées au-dessus d’un hôtel de bord de mer, il nous a lancé un clin d’oeil complice et de sa voix sans âge nous a invité à ne pas le laisser filer. Nous avons donc abusé allègrement de son infinie largesse et nous nous sommes vautrés avec délice dans la recherche du temps perdu à en gagner. Je n’ai pas vu le soir tomber, le quotidien avait capitulé. Il y avait le bruit de l’eau sur les rochers, la douceur de l’air, la nuit noire désormais installée et une chambre en bataille sous la lumière douce de quelques lampes tamisées. Chevilles croisées sur la table basse, je faisais l’inventaire, satisfaite, de ce que nous étions encore capables de produire après presque un an de vie commune et quelques passages à vide.

Gaspard chantait faux sous la douche, j’ai commandé du champagne rosé et enfilé un déshabillé noir.

Le lendemain matin, Gaspard m’a dit que nous allions mettre le cap au nord. Je l’ai regardé, l’air un peu inquiet, mais il m’a vite rassurée: le nord de chez eux restait cependant très au sud du nôtre. J’ai attaché mes cheveux en queue de cheval, enfilé des lunettes de soleil, Gaspard a décapoté, et nous avons pris la route. Au creux de mon ventre, grouillaient l’appréhension, l’envie, la joie, et l’amour, beaucoup d’amour, pour lui, mon toujours surprenant Gaspard, pour Louise et Dino, pour l’Italie qui me les avait offert. J’ai calé ma tête en arrière sur l’appui-tête et je me suis perdue dans l’azur, bercée par les senteurs exquises, effluves marins mêlés aux arômes des oliviers argentés.

La route sinueuse longeait la mer alanguie contre les falaises surplombées de maisons très blanches et puis les longues plages étroites de sable blond, le maquis, la guarigue et les pins d’Alep. Ça sentait le thym, le romarin, le pot-au-feu et le soleil, l’écume et le sel. J’ai fermé les yeux et j’ai remercié dans ma tête ceux qui regardaient de haut le paysage, les bienveillantes âmes planantes. Guillaume…

Cachée sous mes verres fumés, j’inclinais un peu la tête et observais le profil de Gaspard. Je remontais un temps dans lequel je n’étais pas, je voyais ses premières vacances en Italie, ses premiers pas hésitants, petits orteils dodus dans le sable fin qui gratte, bob enfoncé sur ses boucles, tee-shirt rayé, yeux froncés sous la lumière vive, nez retroussé, petites perles blanches qui pointent dans un grand sourire. Et puis il a cinq ou six ans. Il saute dans les vagues bleues, il court sur la plage, et accroche la main de sa grand-mère en riant, la fait tournoyer, elle lui dit qu’il a beaucoup de forces, qu’il a failli la faire tomber et Gaspard est très fier. Louise et Dino sont assis sur des nattes de plages, devant leurs yeux éblouis, le passé et l’avenir, la douceur du temps présent. Ils immortalisent sur une pellicule argentique. J’ai passé ma main sur la joue de Gaspard devenu grand, et il a garé la voiture sur un petit parking au dessus d’une crique. Nous sommes sortis de la voiture, il a pris ma taille, a soulevé ses lunettes sur le dessus de sa tête, et dans ses yeux, j’ai vu défiler les souvenirs que je venais de lui construire.

Le gazon des fous – Extrait – À paraitre chez…

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Extrait – Le gazon des fous –

A paraitre chez… ?

 

 

 

 

C’était donc ça l’Italie. Une grande bouffée d’air chaud sur le tarmac, un ciel bleu qui crève les yeux, mon trench léger, mais trop lourd déjà, les bas qui collent aux jambes, un paysage sec, jaune, aride, planté d’oliviers et d’amandiers, un véritable ailleurs, un grand bol de loin.

Gaspard a loué un cabriolet, je l’ai entendu parler italien au guichet, c’était facile pour lui, c’était exotique pour moi, j’étais fière de son aisance. Nous avons longé la côte. Adriatique à droite, mèches au vent et lunettes noires à gauche, une main sur ma cuisse, un regain d’envie, de vie.

J’ai soulevé les fesses, remonté ma jupe, et pendant que Gaspard faisait semblant de regarder droit devant lui, j’ai détaché les jarretelles, devant, derrière, me contorsionnant, faisant finalement glisser le nylon sur mes jambes. Empoignant ma belle liberté par le col, j’ai glissé mes pieds nus dans mes escarpins et lâché les bas dans l’air chaud du bord de mer en criant « ti amo ! » Une vraie gamine à la découverte du monde ! De son monde.

Il a ri haut et fort, comme le fait un italien quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin, il a pris ma nuque dans sa main, avec l’assurance d’un vrai macho, j’ai ôté mes chaussures et posé mes pieds sur le tableau de bord, comme savent le faire les femmes, avec cette délicatesse exquise de la juste cambrure. Le vent s’engouffrait dans mon trench, en écartait les pans, il matait ma bretelle de soie, découvrait que sous le caraco, flottaient mes seins nus, ils étaient si menus,  ça n’était pas indécent…

J’observais le coin de son oeil, je jouais avec mes doigts de pieds sous le pare-brise, je faisais rouler mes cuisses sur le tempo de musiques inconnues et très ringardes, parfaite petite allumeuse à la bouche en coeur, à la fesse pas farouche.

Je crois que c’est à ce moment que j’ai compris que nous ne passerions pas la première nuit chez ses parents.