J’étais une machine à écrire.

k004926_a4.thwChaque matin de la semaine, j’entendais ses petits pas serrés, talons aiguilles claquant le lino, entravés par la jupe très ajustée, la longueur convenable, sous le genou. Sur les chevilles, le nylon plissait un peu, les collants n’existaient pas encore. Deuxième entrave : les jarretelles.

Le haut était sobre. Petit pull fin, pastel, col rond, seins pointus dans soutient gorge rigide. Taille très serrée, galbant les hanches, petit collier de perles élégant.

 

Elle découvrait le bonheur de travailler. Pas faire la popote, torcher les mioches, astiquer la maison, et attendre l’homme en femme d’intérieur parfaite. Travailler.

Dessiner ses sourcils, et puis les cils, avec la plaquette de noir toujours trop sec. Il fallait le mouiller un peu, frotter la petite brosse, et enduire les cils. Poudre de riz, rouge à lèvres mate, pincer les lèvres. Et puis enfiler les bas, la jupe si serrée qu’il fallait un chausse-pied, s’ajuster, glisser dans les escarpins pointus, attraper le petit sac à main et quitter la maison très propre.

Secrétaire, c’était prestigieux. Elle avait supplié l’époux. Elle avait argumenté qu’avec son orthographe parfaite, quelques cours, elle amènerait un peu de beurre dans les épinards. Elle voulait, en vrai, amener un peu de poussière sur les meubles. Et s’en foutre.
Elle savait bien qu’elle serait la boniche d’un autre homme, qui lui dicterait avec son air supérieur et beaucoup trop vite, les mots à écrire. Mais c’était un début de liberté. Elle simulerait sans problème la soumission, elle savait le faire.

Elle a appris chez Pigier, un linge sur le clavier, à reconnaitre les touches sans les voir. Elle s’emmêlait parfois, et il fallait sortir la feuille très vite, mettre du blanc, introduire à nouveau le papier sous le rouleau, retrouver l’endroit exact, et recommencer. Les touches résistaient, il fallait frapper, frapper fort et juste, elle avait mal aux doigts et aux poignets, mais son buste restait droit. Elle a appris un langage bizarre: la sténo. Le soir, quand l’homme lisait son journal et après qu’elle ait fait la vaisselle, elle s’entrainait.

Elle a même fait un concours. Le concours de rapidité à taper un texte. Une allure affolante, les femmes qui se toisent, qui s’affrontent, comme aux Jeux olympiques, la mèche qui tombe sur un oeil, on souffle dessus et on continue, on oublie les doigts engourdis.

Elle a gagné.

Et son mari a ouvert une bouteille de mousseux.

Quand l’homme reposait le journal, elle s’installait sur la toile cirée de la cuisine et entourait les annonces.

Et un jour, elle a trouvé une place de secrétaire. Consécration. L’homme a ouvert du vrai champagne.
Chaque matin, elle posait sa veste sur le portemanteau, allait saluer son patron, prenait des notes très vite. Il l’appelait « mon petit » et elle tremblait de ne pas prendre assez vite en sténo, mais elle avait une bonne mémoire. Elle enfonçait, rapides et précis, ses doigts sur des lettres de douleur. Et ses courriers étaient parfaits. Elle faisait signer, très fière.
Je me souviens d’elle, de sa furie à devenir indépendante et belle, de son admirable détermination à me dompter.
J’étais une machine à écrire. Je le suis encore, je crois.

4 réflexions sur “J’étais une machine à écrire.

  1. Tout y est… cette époque où les femmes étaient nettes, rapides, trouvaient de petits chemins vers la liberté… les escarpins serrés, les bas « de soie », les jarretelles (et les gaines qui serraient!), les soutien-gorges qui finissaient en pointes menaçantes, les touches si têtues du clavier, qui musclaient et usaient les doigts….

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