Today we live, d’Emmanuelle Pirotte : les reines parlent au futur

Today we livePar Carole Declercq

Il était dans ma PAL, comme l’on dit, selon l’expression consacrée sur les blogs littéraires, et je ne l’avais pas encore saisi. Je dis bien saisi parce que, pour le coup, c’est lui qui m’a saisie. Je l’avais acheté, tenez-vous bien !, en octobre, à sa sortie, parce qu’il évoquait la fin de la Seconde Guerre Mondiale, parce que j’avais publié aussi sur cette période et que la miss Pirotte et moi étions, dans cette rentrée littéraire, les deux à avoir suscité un personnage d’Allemand pas ordinaire.

Puis est venue la promo de Ce qui ne nous tue pas…J’avais sous le coude d’autres lectures aussi…Je l’ai un peu oublié…Voici deux semaines, sa couverture blanche toute simple m’a appelée. Non parce qu’elle était sur le haut de la pile. J’ai dû déplacer pour y accéder deux polars et le dictionnaire amoureux de Venise que je lis par petits bouts, article par article, quand j’ai besoin d’une bouffée d’Italie.

Cette couverture, je vous disais. On y voit une forêt. Des fûts qui se dressent. L’Espérance sans doute. J’aime bien ce mot. Je le préfère à Foi. Ce sont les fûts de l’Espérance, donc. D’aucuns pourraient y voir plus prosaïquement une forêt des Ardennes belges, là où se passe l’action. Ou alors une représentation oppressante, glacée, humide, boueuse, de l’hiver puisque l’histoire commence sous les frimas en décembre 44.

Comment vous parler de cet amour-là à l’approche de la Saint Valentin ? Parce qu’il y a bien une femme et un homme. Académique, me direz-vous. Parce qu’il y a bien une étincelle. Académique, me direz-vous. Parce qu’ils ne peuvent se quitter l’un l’autre. Académique, me direz-vous. Parce qu’ils partent ensemble vers les Amériques. Académique, me direz-vous. Tout cela est vrai, en un sens.

La femme, c’est une reine. C’est Emmanuelle qui le dit. Une vraie. Avec un regard impérieux. Des cheveux bouclés de gitane. Elle s’appelle Renée. L’amant, c’est Mathias. Un homme des bois. Rude, sauvage, farouche, qui a trouvé, dans cette Seconde Guerre mondiale, à se frotter à ce qu’il y a de pire. Il y a une forme de cruauté et d’indifférence en lui. On ne sait pas trop pourquoi il agit ainsi. Il n’est que demi-allemand. La guerre l’a rattrapé, il n’en voulait pas spécialement. Il tue. La mort est son métier, aurait dit l’un de mes auteurs favoris, Robert Merle.

Un jour, il croise un regard. Il voit une petite main saisir une poignée de neige. Tout ça, c’est à Renée. Elle va mourir. Il doit la tuer, c’est dans la logique des choses. Pourtant c’est l’affolement généralisé. On le sait, les Allemands ont perdu. Ils jouent encore au jeu du chat et de la souris avec les Américains qui occupent déjà le secteur. La population, sous les tirs croisés, est terrorisée.

Alors qu’elle va mourir, parce qu’elle a soif, tout simplement, à deux pas de l’endroit où on doit lui loger une balle dans la tête, Renée se baisse pour saisir un peu de neige et se désaltérer. Mathias surprend ce geste. Il ne sera jamais plus le même. Il tue son compagnon d’armes et s’enfuit avec elle.

Il comprend dans un éclair aveuglant que cet être est devenu partie constituante de lui-même. Il l’aime avec une force qui l’étonne. Ça monte en lui par vagues successives et il n’arrive pas à mettre un nom dessus. Désormais il n’aura de cesse de la protéger, de la chercher aussi, parce que les ressorts de l’intrigue les sépareront plusieurs fois.

Renée va jouer ce rôle également. Comme une petite idole tutélaire, silencieuse, farouche, elle veille sur ce grand félin qu’elle a complètement dompté, asservi. Elle l’aime déjà, elle sera à lui un jour. C’est ainsi. Pas de conditionnel.

C’est une reine, je vous l’ai dit. Les reines parlent au futur.

Mathias est un Waffen-SS.

Renée a sept ans. Elle est juive.

C. Declercq

 

Today we live, Emmanuelle Pirotte, Cherche Midi, septembre 2015, 16,50E

2 réflexions sur “Today we live, d’Emmanuelle Pirotte : les reines parlent au futur

  1. Ta chronique donne vraiment envie. Et puis cette femme que l’on imagine adulte, avant la dernière ligne de ton article… c’est très bien construit !
    Une question cependant : pourquoi le titre du roman est en anglais ? Simple effet de mode ou une référence à l’histoire ?

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour!
    Today we live sont les derniers mots que prononce Mathias en réponse au capitaine anglais du bateau qui les emmène, Renée et lui, vers les Amériques. Ce capitaine, à juste titre, s’interroge sur la relation très particulière qui s’est nouée entre ce grand fauve abrupt et cette pitchounette qui le mène par le bout du nez.
    « Comment avez-vous traversé cette guerre? » demande-t-il.
    « Qu’est-ce ça peut faire? Today we live » répond Mathias.
    Voilà! J’espère avoir répondu à ta question!

    Aimé par 1 personne

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