Chronique d’un manuscrit. Ah bon ! Ça ne se fait pas ?

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Dominique-Emmanuel Blanchard, n’est pas un débutant. Écrivain, réalisateur, producteur en audiovisuel et même jusqu’en 2007, directeur de la maison d’édition Le bord de l’eau.

Par Cathy Galliègue


 

DEB m’a confié son dernier texte. Connaissant son parcours, j’en ai été d’autant plus touchée et d’autant plus fébrile aussi. Et si le manuscrit ne me plaisait pas ? Et si je n’étais pas la personne la plus compétente ou habilitée ou je ne sais quoi encore à rendre un verdict ?

Position délicate mais véritable envie de découvrir avant le reste du monde, peut-être…
Je me prépare à une lecture sur écran, au calme, calée et déconnectée de tout, comme il se doit. Attentive et présente en somme.
Mais dès les premières lignes, je ne suis plus seule devant un livre.
Il est là, assis dans mon salon, sirotant son vermouth, tirant de longues bouffées sur une cigarette blonde, il me raconte. Je ne l’interromps pas. Je le laisse chercher, gratter, dans le passé, décrire avec précision ces choses de rien d’un temps lointain et puis butter, parfois. Et ses yeux s’accrochent sur une image, l’ongle décolle une étiquette, il secoue la tête. Non, là, je ne vois pas. Je ne vois plus.

Mais il y a autre chose, oui, ça il s’en souvient et c’est toute la force du style qui me plonge dans une enfance du côté de Fouras et de Bordeaux, avec « Mina-ma-mère », avec Florence la soeur de tous les fantasmes, et des livres, des livres, ceux qu’il a lus ; ceux qu’il a écrits.

L’indispensable littérature. À se demander vraiment sérieusement ce que font les gens qui n’écrivent pas, ou ne peignent pas, ou ne créent pas de musique. Que sont ces vies sans la création ?
Tiens, ce souvenir-là est précis. Son premier manuscrit, à dix-sept ans.
Mais les autres souvenirs, comment les recoller ensemble, en faire une existence, avec un début et pas encore une fin ?
Tout est éparpillé, et je me promène dans un temps que je ne connais pas, il me montre du doigts les choses de sa mémoire.

Tiens, là, c’est « Misère-dèche », la maison à Fouras. Et elle, là, cette vieille carne d’Alphonsine, on ne s’est jamais aimés, c’était absolument réciproque cette répulsion. Et le Casino, le french-cancan et les dentelles, discret le gamin lorgnant en douce les dames, Mina-ma-mère y faisait la dame pipi et camériste aussi.

Là, plus loin, c’est la sale époque, la HLM, c’est la honte mais je te raconte quand-même, mon petit.

Et la maison Proustienne, alors là, c’est une autre histoire…

C’est vrai, DEB m’a raconté des histoires. Vécues, sans doute, fignolées, arrangées, recousues, enlaidies, certainement. Comme tout le monde. Comme tous les souvenirs qui se teintent avec le temps. Plus fades ou plus colorés, bien présents ou effacés derrière d’autres, parfois insignifiants. On ne choisit pas ce qui restera. Ce qui est oublié, c’est de l’inconscient, ça ressurgit parfois.

Je me suis surprise à fouiller dans ma tête. Et moi, à cet âge-là, que se passait-il dans ma vie ? Pas facile de faire le tri, de faire la part des choses inventées, réelles, oubliées. Il ne raconte pas seulement, DEB, il questionne, il vous envoie une petite chanson fredonnée par Mina-ma-mère et là, vous détournez les yeux, parce qu’il met dans le mille, pile où le truc était bien rangé.

La nuit avançait mais je voulais connaître la fin. Une fin qui n’en est pas une, bien entendu. Une vie comme ça, ça ne se raconte pas en une nuit.
Bon, et les femmes dans tout ça ? Il a avalé encore un peu de Vermouth, s’est allumé une clope, à hésité un peu et il a frisé l’oeil.
Je me suis enfoncée dans le canapé, et j’ai écouté. Il ne s’est pas attardé. C’est délicat l’amour, le corps, le cul, le désir. Ça ne s’exhibe pas comme ça, entre une virée à l’épicerie et les yeux de la mère qui se brouillent. Il me balance quand même quelques frissons, quelques indécences, un peu crues, un peu salaces, des choses qui ne se disent pas mais que chacun planque honteusement, délicieusement, dans un coin de sa tête. On les retrouve toujours intacts, ces souvenirs-là. Toujours aussi efficaces qu’au moment où ils ont été fabriqués.
Plus, peut-être.
Quant aux femmes, à celles qui auront accompagnées sa vie, il viendra me les raconter un autre soir. C’est écrit. Ça s’appelle « Vous. »
Ça promet !
C’est dans la mémoire que la poésie prend racine. Dans la nostalgie du passé. DEB m’a raconté sa vie d’écrivain, courbé sur le cahier, nuits fractionnées et obsession du style.

Je prends la mesure de ce que signifie « écrire », j’en ai la représentation, là.

Il s’est levé. Je l’ai raccompagné sur le seuil. Un peu émue, pas mal chamboulée. Rassurée aussi. Il avait bien vu que je ne m’étais pas endormie.
Je lui ai dit qu’il ne s’inquiète pas, que la petite musique du style, je l’avais bien entendue, que ce récit, c’est tellement autre chose que de la littérature remâchée, sans originalité, sans âme presque.
C’est un homme qui écrit, depuis longtemps, qui a beaucoup de choses à dire, dans le désordre, et ça n’a aucune importance, il s’adresse à vous et vous fait des confidences.
DEB

 


 

Ce livre, c’est une rencontre avec un ami.

Envoyez-le ! Je lui ai dit.
Mais, vous savez, j’ai bien peur que « La vie en vrac » ne soit pas dans l’air du temps…
Si j’ai aimé, ça veut dire que je ne suis plus dans l’air du temps ? J’ai répondu.

Et puis, entre nous, l’air du temps hein…Vous le trouvez sympa, vous ?

« La vie en vrac », c’est ainsi que se nomme ce livre. Provisoire ou définitif…

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