La Rémanence : Portrait sans retouche d’une petite maison d’édition.

 

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Le monde de l’édition foisonne de « petites maisons » sérieuses qui rament fort (dur ?) mais y croient profondément. Coup de projo sur l’une d’elles, Les Éditions de la Rémanence.

Il y a une petite année, à la recherche d’un éditeur pour mon premier roman, je faisais la connaissance sur Facebook de Mathilde Palfroy, créatrice des Éditions de la Rémanence. Nos échanges ont été des plus sympathiques, Mathilde ne m’a rien caché des difficultés que rencontre une petite maison comme la sienne pour se tailler une petite place sur ce terrain bien occupé par les poids­-lourds de l’édition.

J’ai aimé sa franchise. Mais j’ai flippé. Sortie de nulle part et connue de personne, j’ambitionnais malgré tout d’offrir la meilleure visibilité possible à ce roman. Bien sûr, aucun des grands éditeurs n’en a voulu de mon roman et j’ai donc suivi un autre chemin.

Je remercie Mathilde d’avoir accepté de répondre à mes questions, histoire de nous éclairer un peu sur le quotidien d’un petit éditeur valeureux.

Comment et quand avez­-vous décidé de vous lancer ? Avec quels moyens ? Quels contacts dans le domaine ?

J’ai démarré les Éditions de la Rémanence il y a deux ans, sans grands moyens, mais avec un peu d’expérience de la « petite édition » et une forte motivation. Je connaissais quelques auteurs, une maquettiste, je savais à peu près où j’allais mettre les pieds… puis hop, j’ai franchi le pas.


 

Comment dénichez­-vous vos futurs auteurs ?

Quels sont les textes qui vous accrochent, que vous publiez sans hésitation ?

Je trouve mes auteurs en lisant les manuscrits que je reçois, tout simplement. Je retiens parmi les textes que j’ai lus d’une traite, avec avidité, ceux qui « collent »  à la ligne éditoriale de la maison, laquelle possède trois collections bien typées :

 

Pour la première collection « Regards », ce sont forcément des romans de structure simple, centrés sur un thème et un personnage précis. En général, ce ne sont pas des romans que les auteurs ont écrit totalement par hasard. Que le  regard soit critique ou non, on y perçoit nettement une volonté de partager une vision et d’amener le lecteur à appréhender, comprendre et juger des situations.

Pour « Traces », j’accueille les récits non fictifs, autobiographies, mémoires et souvenirs qui me semblent tendre vers l’universel ou qui apportent une voix et des connaissances nouvelles ; on y trouve des morceaux de vie qui n’ont rien d’extraordinaire, d’autres si. Ce sont des récits assez intimes et qui nous marquent profondément pour peu qu’on y ait trouvé intérêt. Ces deux collections étaient mes collections de départ.

La collection du Labo est née en route, au fil des textes reçus que j’ai eu envie d’éditer mais qui ne rentraient pas dans mes cases. Aujourd’hui, quand je regarde cette collection, si elle n’était pas prévue initialement, j’y vois aussi une cohérence. Ce sont tous des romans singuliers, qu’on n’a pas le sentiment d’avoir déjà lus, qui retracent eux aussi des parcours humains, mais moins focalisés que dans Regards, plus complexes et plus surprenants. Le liant, la démarche générale, c’est celle du partage de l’expérience humaine. Tous les ouvrages abordent des questions sociétales ou psychologiques et visent à peindre et questionner ceux que nous sommes. J’aime bien décrire cela comme une ligne « humaniste ».

Après, au­-delà de ces critères, il faut bien reconnaître que le choix de publication est aussi quelque chose de très instinctif. C’est un peu prétentieux d’éditer, de « décider » et j’assume cela, car on ne s’épanouit pas dans cette activité à mon avis sans s’appuyer sur sa propre petite voix. En effet, un choix de publication, c’est avant tout un intérêt porté à un texte par lequel on s’est laissé entraîner plus que par un autre, et cet intérêt est tout à fait subjectif. C’est ce qui fait tout le charme, la prétention et le danger du métier. Nos choix feront-­ils écho chez d’autres ?


 

Vous travaillez seule. Comment se passe une journée à La Rémanence ?remanence 2

 

Mes journées, ce sont des « urgences calmes ». Urgences, car en travaillant seule, il y a toujours du retard, toujours quelque chose qui devrait être fait et que je ne parviendrai pas à placer. Et calme, parce que sinon, je serais déjà anéantie !

 

 

Chaque jour je corrige des livres ou des maquettes, traite des mails, mets à jour le site et les réseaux sociaux, reçois des appels, prends des contacts, gère la compta et prépare les commandes avant d’aller à la poste à 16h. Un éditeur solo, en fait, ça fait beaucoup de paperasses et de secrétariat, tâches invisibles mais très chronophages. Puis vie de famille oblige, je stoppe à 16h pour la sortie d’école et reviens souvent travailler un peu le soir, mais pas systématiquement. J’essaie de me préserver. J’ai appris cela dans les premières années et cessé de me culpabiliser de ne jamais en faire assez. Mes auteurs savent que je ne peux, seule, tout mettre en œuvre et sont très présents, impliqués et compréhensifs.

D’ailleurs, il paraît que tous les indépendants vivent plus ou moins ce quotidien, et qu’en s’usant ou pas, on est toujours débordé et en retard ! Et puis le soir, je lis, même si ce n’est que quelques minutes. J’alterne les manuscrits avec d’autres lectures, je crois que c’est essentiel de ne pas perdre le goût de la découverte.


 

Un bon éditeur, petit ou grand, c’est quoi ? Quels sont en gros vos points communs et vos différences ?

Il faudrait le demander aux auteurs… Évidemment, un bon éditeur, ce serait celui qui vend. Mais ce n’est pas si simple, ce n’est pas comme si, quand on le voulait très fort, on pouvait vendre un ou des livres en quantité.

Donc je ne sais pas. Je crois que si on met cette question épineuse des ventes de côté, un bon éditeur est un partenaire de confiance avec lequel on se sent bien. Il est inutile de s’associer à un petit éditeur dans le but de vendre significativement plus de livres. Un auteur motivé qui s’autoédite n’en vendra pas beaucoup moins qu’avec un éditeur non diffusé.

L’intérêt de l’auteur à rejoindre une petite maison, outre les compétences techniques et l’expérience de l’éditeur ( faire un livre présentable ce n’est pas si simple ), c’est celui de rejoindre un travail plus global, qui le dépasse et dans lequel il estime le sien mis en valeur. C’est celui de ne pas être seul, d’avoir une personne toujours joignable et disponible pour échanger des idées et projets.

Un des grands avantages des « petits » sur les « grands », c’est je crois cette disponibilité, notre souplesse, et de pouvoir vivre cette implication commune sur le long terme ( le concept de nouveauté existe beaucoup moins pour un petit éditeur qui même s’il vend peu certains livres aime profondément son catalogue et ne s’en désintéresse pas ). Et puis, je vais être tout à fait franche, je ne connais rien d’autre que ce que j’ai pu en lire de la « grande » édition et de comment les choses s’y passent. Je ne joue clairement pas sur le même terrain. Je ne vends pas du rêve ni du prestige, je suis un petit partenaire et c’est la première chose que j’explique à chacun de mes auteurs avant signature d’un contrat d’édition.


 

Que pensez­-vous de l’auto­édition qui permet certaines (rares) réussites ?

Comme évoqué, je pense qu’un auteur n’ayant pas trouvé un éditeur qui lui correspond a tout intérêt à s’autoéditer s’il veut mettre son livre à la disposition du public. D’ailleurs, je travaille également avec des auteurs indépendants comme éditrice free­lance pour les accompagner dans la phase éditoriale. Après, il y a tant de livres, édités et autoédités, c’est un peu la jungle pour se faire sa place et certainement délicat, j’imagine, de mettre en avant son propre travail.

Je pense que c’est difficile, si on a des attentes en termes de retombées, de s’autoéditer et de se promouvoir seul. Mais s’il s’agit de vendre ses livres par­-ci par-­là quand les occasions se présentent, et si le livre est bien conçu, c’est très bien et c’est souvent un choix plus sage que de travailler avec n’importe qui pour simplement se sentir « édité ». Quant aux réussites, ça ne dépend pas à mon avis du fait que le livre soit édité ou non (hors déploiement de moyens de promotion importants), ce sont les lecteurs qui font émerger des livres d’inconnus, ou un concours de circonstances. Évidemment, édité par un éditeur disposant d’une certaine force commerciale, on a davantage de chance que son livre se fasse remarquer, mais ce n’est jamais non plus une garantie.


 

 

Sans distributeur, quel accueil les libraires vous réservent-­ils ? Qu’aimeriez­-vous leur dire pour les convaincre ? Comment faites-­vous pour vendre vos livres ?

Mes relations avec les libraires se limitent à livrer quotidiennement les commandes des clients qui réclament un livre de la maison, et malheureusement pour pas mal ensuite à leur rappeler de payer la facture. Même quand plusieurs clients d’une ville viennent demander un nouveau livre, on me refuse souvent tout placement. J’ai le souvenir la première année d’avoir dû expédier dix fois le même bouquin à l’unité dans la même librairie qui avait refusé l’auteur en signature comme de conserver ne serait­-ce que trois exemplaires du livre en dépit des demandes clients : vous êtes un petit éditeur, non on ne travaille pas avec, merci au revoir.

Certains libraires sont plus aimables et plus respectueux que d’autres, mais je déplore régulièrement être agacée par certains de ceux qui devraient être mes meilleurs partenaires. Agacée par le libraire dont je n’ai reçu aucune commande, qui me passe un coup de fil 3 mois après la demande plusieurs fois réitérée du client, me réclame un livre que je lui poste deux heures après son appel, puis que j’apprends conseiller à mon auteur de passage chez lui de changer d’éditeur car « ça a été la croix et la bannière pour se procurer son livre ». Un appel d’une minute, la croix et la bannière ? Cette situation et ce genre de remarques sont fréquentes, quand on n’a pas de distributeur, on gêne, on demande un effort en plus.

Et on en prend plein le museau : pas distribué, connait pas, pas compétent, pas intéressant, ça ne se vendra pas. Agacée par les quelques libraires qui nous font bien sentir qu’on dérange quand on vient réclamer le paiement de nos factures de 15 euros une par une. Agacée par ceux qui ne donnent pas de réponse quand on rédige un mail ou un courrier pour présenter le travail de la maison et quelques livres. Agacée par ceux qui font payer les frais de port aux clients quand la facture que je leur remets est inférieure de quelques euros au prix de vente du livre. Agacée par ceux qui ne prennent en signature et sous condition de dépôt qu’avec une remise importante. Agacée, en fait, globalement, que tous les efforts de collaboration me semblent unilatéraux et d’avoir aussi peu de livres présents en librairie quand je serais prête, justement tant que je n’ai pas de distributeur, à pas mal d’arrangements pour y parvenir.

Je n’engage que mon expérience en écrivant cela (d’autres petits éditeurs s’en sortent peut­-être mieux) mais mon sentiment c’est que la majorité des libraires ni ne soutiennent ni ne s’intéressent à la petite édition, ils la tolèrent, c’est tout. Et que c’est déjà bien sympa de leur part. Heureusement que quelques­-uns jouent le jeu, acceptent de regarder notre travail et prennent parfois deux ou trois livres en rayon. Avec ceux­-ci, je suis prête à tout pour faciliter la collaboration, car je sais les difficultés de leur métier…

Vous parlez de les convaincre, mais les convaincre de quoi ? La production de livres ne cesse d’augmenter, j’imagine bien leur situation et il serait absurde d’essayer de les convaincre d’un intérêt primordial de mes livres sur d’autres du même genre. Il y a tellement de choses intéressantes à lire aujourd’hui… Simplement, il me semblerait souhaitable qu’un petit espace dans les librairies soit réservé à la production des petits éditeurs non distribués, et mis en avant comme tel auprès des lecteurs qui ne connaissent pas souvent la complexité du circuit de commercialisation du livre.


 

Et la presse dans tout ça ? Est­-ce que les journalistes jouent le jeu de la découverte ?

Les journalistes, il faut avoir les bonnes adresses pour leur écrire. Beaucoup des adresses qu’on nous communique aux standards ne sont pas consultées j’imagine. Une journaliste littéraire que je remercie m’a répondu une fois (oui c’était la seule sur une 20aine de mails !), pour me dire qu’il faudrait que je prévienne six mois à l’avance. Impossible… On a de la presse si les plannings sont établis très longtemps en avance, et surtout si on a des contacts ou les moyens de s’offrir une bonne attachée de presse.

Les deux premières années, j’ai passé des journées entières à essayer d’écrire à des journalistes et à des libraires. Je dois être nulle, j’obtiens aussi peu de presse que de placements librairie. Je suis un peu fatiguée de tout ça et ne compte plus vraiment dessus pour nous faire connaître.

Je précise que je ne voudrais pas que ces considérations soient interprétées comme de l’aigreur, je n’en ai point. J’ai conscience que le monde littéraire tourne sans nous, je n’ai pas la prétention en mettant de nouveaux livres sur le marché de servir le monde, je m’organise avec les portes qui s’ouvrent, c’est tout, il y en a, et il y en aura d’autres. Merci au passage à toutes les personnes curieuses, sincères et impliquées sur Internet, qui contribuent largement à notre existence.

Est­-ce que vous vivez de cette activité ?

Presque ! La maison est financièrement solide et c’est déjà pas mal dans ce secteur. Il faut savoir être patient comme lors de toute création entreprise pour réussir à se dégager un revenu.


 

Comment voyez-vous l’avenir de votre maison ?

La maison est en phase de consolidation. La ligne et le rythme sont installés, les retours des lecteurs sont globalement positifs (ratio faibles de chroniques mitigées et négatives encore plus rares). Beaucoup des choix éditoriaux importants ont été faits maintenant, il convient de laisser le temps à la maison de se faire connaître, elle est encore bien jeune, on en reparle dans quelques années ?


 

Quel/s conseil/s donneriez­-vous à un « jeune » écrivain pour être publié ou pour que son livre se vende quand il a la chance d’être publié ?

Lire, faire lire, se relire. Ne pas signer chez n’importe qui. Pour que son livre se vende, à part l’énergie et la persévérance, pas de recette à ma connaissance. Certains livres partent tout seuls et s’essoufflent, d’autres partent tout doux et se maintiennent, certains ne décollent pas, et d’autres avancent tout seuls. Et ça, on le sait rarement avant, la seule chose qu’on peut savoir, c’est quand un livre va être vraiment dur à vendre, ça en général ça loupe pas !


 

Une devise ?

Désolée non, pas de devise… Mais je vous remercie d’accueillir mes quelques mots !

Et si des libraires passaient par là, je serais bien heureuse de travailler avec eux…

http://www.editionsdelaremanence.fr

2 réflexions sur “La Rémanence : Portrait sans retouche d’une petite maison d’édition.

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