Amuse-gueule…extrait de mon deuxième roman, à paraître aux éditions Terra Nova, rentrée littéraire 2016

Extrait de La Chaconne de Bach (titre provisoire), Carole Declercq

J’en reviens à la nuque en question, celle-là même à laquelle mon regard s’est attaché. Parce qu’il aurait pu s’arrêter là. Il aurait dû s’arrêter là et je serais restée sur un chemin qui n’a rien de passionnant mais a le mérite de laisser l’âme au repos car je l’ai débarrassé de ses cailloux, de ses aspérités.

Au lieu de cela, mes yeux ont poursuivi leur exploration et rencontré deux épaules contre lesquelles j’ai eu envie d’appuyer mon front. Je me suis accordée le droit, pour une fois, d’être fatiguée et de vouloir me reposer. Ce dos altier, droit, interminable m’a paru être le tuteur idéal. Et tout ça, posé sur un banc, comme sur un plat de service. Pas d’étiquette, pas de prix. Sers-toi ! Comment voulez-vous ? C’est humain : le plancher flambe et embrase la structure toute entière. C’est organique mais ça fait du bien. On se sent vivant et assoiffé en même temps jusqu’à en mourir. Le cœur palpite, affolé, s’interroge sur le domaine des possibles.

Et tout ça, cette nuque, ces épaules, ce dos, c’est posé devant un Steinway de concert. Et tout ça, c’est prolongé, sublimé par des mains virtuoses qui arracheraient des larmes à un vulgaire piano de cabaret. Et tout ça, ça s’agite, ça vibre juste devant moi, pauvre petit violon insignifiant aux premières loges qui s’émeut d’un rien parce qu’il est prédisposé, en suspens dans l’air, dans l’attente d’on ne sait quoi et surtout de tout.

J’en prends plein la figure, les oreilles, le nez. Il est si près de moi que je peux entendre son souffle, les petits claquements d’insatisfaction que fait sa langue contre son palais quand la répétition ne va pas comme il le souhaite. Je peux sentir l’ambre de son eau de toilette. Je peux deviner, aux légers frisottis cendrés qu’ils font, que vraisemblablement ses cheveux boucleraient s’il ne les portait pas si courts. Je peux presque goûter sur ma langue le sel du voile de transpiration qui apparaît dans le petit vallon sous leur implantation. Je peux voir, sous l’élégant lainage de son pull noir, rouler des muscles longs et fins qui montrent sa nervosité de bête de compétition.

Et un jour, tout ça, lors d’une pause, dans un impérieux coup de reins, ça pivote et ça se retourne vers moi. Je prends en pleine face la lumière d’un regard clair. Une décharge d’exigences. Il m’a remarquée depuis longtemps et on peut se passer de préliminaires. Voilà ce que dit ce regard. Il ne faut pas deux secondes pour savoir que je serai à lui. La prochaine. La combien sur la liste ? On s’en fiche. La suite n’a aucun intérêt. C’est toujours la même histoire. On vous l’a racontée trente-six mille fois.

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