Ils se dénudent pour vous…

Les éditeurs passent à table sur la Toile Cirée.

Stéphane Million, des Éditions Robert Laffont, répond aux questions qui ne se posent pas…

Vous avez le cœur battant. Vous l’avez lu et relu. Corrigé. Il est parfait. Times New Roman, 12, interligne 1,5. Hop dans l’enveloppe avec votre petit mot d’introduction et vos coordonnées. Ou alors – il faut vivre avec son temps et l’économie n’est pas négligeable – un clic suffit. Survient l’attente, d’autant plus longue que la notion du temps n’est pas la même chez l’éditeur et chez l’auteur.

Imaginez-vous seulement ce qui se passe? Ce que devient votre texte. Comment on en discute. Comment on l’appréhende.

Avant même que ne vous parvienne une gentille lettre de refus, ne s’installe un silence éloquent ou  ne retentisse le coup de fil libérateur qui vous colle au plafond, comment travaillent les éditeurs et directeurs de collection ?

Les malfauteuses s’y sont collées. Elles ont passé à la question quelques éditeurs. Une condition : le refus de la langue de bois. Ils ont joué le jeu et pour vous se dénudent…

dés

Stéphane, parlons d’abord de vous. Quel est votre parcours dans l’édition ? 

Par les sentiers vicinaux. Je n’ai jamais pensé être éditeur quand j’étais minot : je voulais, à six ans, être archéologue puis, ado, être prof d’histoire : j’étais un punk bonapartiste.

C’est en découvrant, étudiant en Histoire, coup sur coup, Drieu grâce Tulard (et ses longues digressions) et internet (grâce à Wanadoo et une connexion 24h/mois), que je me suis intéressé aux romans français et ai commencé à écrire mes mornes tribulations de pion. Je lisais des contemporains et des gens lisaient ce que j’écrivais sur ce blog néolithique (100 % fait main et html).

Des camaraderies épistolaires se sont nouées avec des auteurs, déjà publiés ou pas. Je dois beaucoup à Valérie Tong Cuong (et son mari Eric), à Philippe Jaenada (amiral des ours), à Régis Clinquart (gentil ogre), à Yann Moix (qui me hait depuis des années, malgré mon « innocence »), et à Frédéric Beigbeder qui a permis la concrétisation chez Flammarion de mon projet « Bordel ». Mon amitié avec Jérôme Attal, qui écrit son journal depuis 1998, a été un solide allié lors de ces premiers pas dans un univers inconnu. J’en oublie dans cette réponse, mais je n’oublie personne en fait. Je pense à tous les copains. David Foenkinos qui a ouvert un Bordel, Christophe Rioux, grande révélation de la revue, Bénédicte Martin, et tellement d’autres zigues. Virginie Despentes qui m’encourageait et me faisait du bon thé, rue Vieille-du-Temple.

Bref, l’amitié. Je déplore toujours le copinage dans ce milieu comprimé, mais l’amitié, c’est autre chose, c’est un rendez-vous avec l’honneur, dirait un ami gascon.

Vous ne lisez que les manuscrits reçus par la poste, pourquoi ce choix du papier ?

Quand j’avais ma maison, je lisais 500 manuscrits par an, reçu par la Poste. Lire des PDF, c’est surtout ouvrir les frontières à une invasion fatale… Quand tu prends la décision d’envoyer ton texte par la Poste, c’est un investissement ( pas que pécuniaire, y a tellement de profs qui écrivent et impriment dans leur bahut – mais « moral » aussi ). Suis-je prêt ? Mon texte en vaut-il le coup ? On y réfléchit un peu avant de bombarder tous les services de manuscrits… Alors que par mail, un soir de déprime, ou de gaieté excessive, tu balances ton texte à toutes les boîtes mails que tu déniches sur le net…Ce serait l’enfer (de l’éditeur dilettante que je suis).

Pensez-vous que l’envoi des manuscrits par la poste est un moyen de présélection par le découragement si l’on prend en considération le coût de l’impression/reliure et de l’envoi ?

La réciproque existe aussi : l’heure que je prends pour lire un manuscrit (au lieu de rêvasser ou de passer du temps avec ma maman ou de conquérir un libraire de ma bonhommie) n’a-t-elle pas de valeur ? Alors lire un manuscrit imprimé fait partie de mon confort de travail. Aucune manif de boutonneux gobe-mouches ne pourra abroger ma décision.

Combien de manuscrits recevez-vous par mois ?

De moins en moins depuis la disparition de SME (500/an)… Mais disons 2,3 par semaines. C’est déjà beaucoup. Après des années à publier que des premiers pas, j’ai une belle clique de pirates – avec qui combattre et vivre de belles aventures.

Mais bon, si on tombe sur un nouveau copain…

Quel est le parcours d’un manuscrit à son arrivée chez Robert Laffont ?

Ils arrivent dans l’excellent service de France et Denis. Chez RL, ils ont une vraie attention aux textes reçus.

Comment fonctionne votre comité de lecture ?

J’aime un texte et j’en parle aux boss de Laffont, la présidente et le directeur général. Je n’ai plus le final cut. (et c’est pas plus mal, j’en avais marre d’être seul pendant 5 ans)

Sur la décision de publication ou de refus, qui est décisionnaire au final ?

La boss. C’est lâche de ma part, mais ça me rassure. C’est toujours des cris de borborygmes quand tu dois faire tes courriers de refus : quand j’étais indé, je prolongeais le moment… L’angoisse, même si c’est bien pire pour celles et ceux qui attendent.

Comment effectuez-vous une sélection ? Quels sont vos critères ? Qu’est-ce qu’un bon texte à vos yeux ?

J’en sais rien, tu sais, toi, pourquoi, parmi cette marée noire de textes, tu vas acheter tel livre au lieu de tel autre ?

Je regarde les textes reçus, et si j’entends une voix et que je la suis et, qu’au final, y a plus de pages et que tu lis encore dans ta tête, c’est que c’est l’élu.

Je suis loin des dogmes, je suis ce que je ressens et qui m’aime me suive. (et inversement)

Lisez-vous entièrement les textes que vous recevez même si vous n’accrochez pas immédiatement après quelques pages ?

Les bons oui, les très bons, assurément. Souvent, on feuillette, on pioche au hasard, c’est très injuste et maladroit, l’élément déclencheur d’une lecture.

Vous recommande-t-on des manuscrits ? Lisez-vous automatiquement les textes des amis d’amis etc. ?

Après plus d’une décennie, on connaît du monde, du coup, un écrivain te fait suivre un texte (qu’il a aimé), une libraire… Tu lis, c’est sûr. C’est quand même souvent bon. J’ai récemment lu un très beau texte transmis par une de mes auteurs. Une belle surprise. 

Mes 3 derniers coups de cœur (sans que je puisse les « faire ») ont été 2 textes transmis par des amis et 1 texte arrivé comme ça.

Fonctionnez-vous au coup de cœur intégral ou acceptez-vous de jouer, de temps à autre, le rôle de directeur littéraire  en donnant des conseils de réécriture ?

Je ne donne des conseils qu’aux textes acceptés. C’est subjectif, un refus. Un autre éditeur aimera et aura son jugement propre.

Avez-vous déjà refusé des textes qui ont été des succès d’édition chez un autre éditeur ?

Certainement. Un succès ne dépend pas (que) du texte mais de la maison (sa force, son poids, son réseau) et du markéting et/ou du story-telling autour du livre.

Quels conseils donneriez-vous à un primo-auteur qui souhaiterait vous soumettre son texte ?

Qu’elle/il ait déjà lu un texte publié par mézigue, les éditeurs ne sont pas des réceptacles interchangeables : on raconte chacun une histoire, une vision, une camaraderie.

Un grand merci à Stéphane Million pour sa disponibilité, sa sincérité et son impertinence d’éditeur galopin. C’est rare. 

http://www.laffont.fr

Vous êtes un éditeur plutôt franc du collier. La langue de bois, vous ne connaissez pas…Jouez au jeu de la vérité avec les malfauteuses et contactez-les!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s