Ils se dénudent pour vous…

Les éditeurs passent à table sur la Toile Cirée.

Robert Macia, responsable du service des manuscrits chez Flammarion, répond aux questions qui ne se posent pas…

Vous avez le cœur battant. Vous l’avez lu et relu. Corrigé. Il est parfait. Times New Roman, 12, interligne 1,5. Hop dans l’enveloppe avec votre petit mot d’introduction et vos coordonnées. Ou alors – il faut vivre avec son temps et l’économie n’est pas négligeable – un clic suffit. Survient l’attente, d’autant plus longue que la notion du temps n’est pas la même chez l’éditeur et chez l’auteur.

Imaginez-vous seulement ce qui se passe? Ce que devient votre texte. Comment on en discute. Comment on l’appréhende.

Avant même que ne vous parvienne une gentille lettre de refus, ne s’installe un silence éloquent ou  ne retentisse le coup de fil libérateur qui vous colle au plafond, comment travaillent les éditeurs et directeurs de collection ?

Les malfauteuses s’y sont collées. Elles ont passé à la question quelques éditeurs. Une condition : le refus de la langue de bois. Ils ont joué le jeu et pour vous se dénudent…

cartes sur toile

 

Mon parcours.

Je commence comme lecteur chez Flammarion sous le règne de l’immense Françoise Verny, années Sida et des Nuits fauves de Cyril Collard. Je prends la direction du service des manuscrits au départ de Catherine Colombani, années Ravalec, Joncourt, Holder puis Houellebecq sous la tutelle toute florentine de Raphaël Sorin.

En domaine étranger, je collabore avec Patrice Hoffmann qui vient de succéder à Héloïse d’Ormesson. Parallèlement à ma carrière chez Flammarion, j’ai la chance d’être recruté chez Plon par Ivan Nabokov où je lis les plus grands auteurs anglo-saxons pour la collection Feux Croisés, années Rushdie, Bellow, Naipaul, White, Gordimer, Gaddis, Hornby. Avec Patrice, nous publions les dernières nouvelles de Doris Lessing, un choc, puis bossons avec Jim Harrisson, euphorie. Années Cremisi, un pur régal.

En tant que responsable du service des manuscrits, je suis en contact avec toutes les autres directions éditoriales du groupe, documents, savoir… Souvenir ému d’un manuscrit inédit de Stevenson et d’un roman inachevé d’Emmanuel Bove où l’héroïne changeait de nom au cours du récit. Des arcanes de la création littéraire.

Je reçois entre cinq et six mille manuscrits par an. Ce chiffre est constant. Parfois l’impression de vivre au cœur des passions humaines, au plus près.

 

Manuscrits reçus par la poste, coût d’impression et fonctionnement.

Il me semble difficile de lire sur écran les textes qui me sont confiés. Un manuscrit est un curieux objet. Pratiquement un être vivant, avec son histoire, sa lettre d’accompagnement, sa présentation. Il y a de la sensualité à les manipuler, un échange. Quelle que soit la qualité du contenu, l’émotion de se voir confier ces pans d’intimité doit prévaloir. Ne jamais oublier qu’écrire est un deuil, une tragédie, une espérance.

Croire que nous sommes pervers au point d’écarter certains candidats à l’édition en imposant un format papier dénote une mauvaise connaissance du fonctionnement d’une maison d’édition.

Les manuscrits nous arrivent principalement par la poste. Ils sont enregistrés dans notre banque de données, numérotés et examinés dans les plus courts délais. Je les regarde tous. Un bon texte saute à la gueule, mélange d’intuition et d’expérience. J’essaie au maximum de lire moi-même les textes retenus. Nous faisons un point par semaine avec l’éditeur concerné et les différents lecteurs attachés au service. La discussion est ouverte et porte essentiellement sur les qualités et les défauts du manuscrit, son originalité, le style de l’auteur et le cas échéant les améliorations à apporter. La décision de prendre contact avec l’auteur est concertée. Cette phase est essentielle.  

Qui est décisionnaire ?

Je suis entièrement responsable du premier tri. Je constate ces dernières années une augmentation constante des textes bien ficelés, surtout dans la littérature de genre.

À croire que sous l’impulsion des ateliers qui prolifèrent les gens ont pris conscience que l’écriture avait des règles et des techniques qu’il s’agit d’abord de maîtriser. Même si cela ne saurait suffire. Je constate aussi la montée en puissance des femmes dans l’univers littéraire. Beaucoup de textes exigeants, remarquablement construits et novateurs. Nous avons publié avec Alix Penent quelques premiers romans qui valent le détour, Mélanie Sadler, Isabelle Bunisset. Malheureusement que personne ne lit malgré une juste reconnaissance de la critique et de la profession. La sanction appartient in fine au public.

Le service des manuscrits, pour terminer sur ce point, ne gère pas uniquement les manuscrits reçus par la poste mais aussi ceux qui lui sont confiés par les éditeurs pour avis. Ces avis sont indicatifs. Le choix de poursuivre ou non le processus reste évidemment à l’éditeur. À charge pour lui de convaincre le comité éditorial où la décision est collégiale.

Critères de sélection ?

Il n’y a pas d’autres critères que la qualité de l’ouvrage en devenir. En effet, un manuscrit n’est pas encore un livre. Rares sont les textes qui nous parviennent totalement achevés. Le manuscrit est une promesse qu’il s’agit d’accomplir. Tout auteur a besoin, à un moment ou un autre du processus de création, d’être lu. Se relire est sans doute l’exercice le plus difficile pour un écrivain. Ainsi Hemingway faisant lire son premier roman avant publication à Fitzgerald qui n’y va pas de main morte. Les échanges épistolaires entre les deux hommes valent le détour. L’approche critique de Fitzgerald devrait faire école. Hemingway corrigera son texte et obtiendra un énorme succès de librairie. Il n’y a donc pas une liste de critères à remplir pour être publié. C’est la rencontre d’un texte et d’une exigence légitime. Accoucher un auteur qui parfois s’égare. 

 

Lire des amis ou des auteurs recommandés ?

Il n’y a pas en ce qui me concerne, ni autour de moi de traitement de faveur. Nous sommes un métier très exposé et mal connu. Accusés de toutes les turpitudes, de jouer l’entre soi, d’exercer un pouvoir quasi divin. La réalité est tout autre. Je n’ai jamais rencontré un éditeur de littérature qui ne soit un véritable passionné et un érudit dans son domaine. Difficile dans ces conditions de valider un projet d’où qu’il vienne pour des raisons autres que littéraires. Il m’arrive de refuser des textes d’auteurs que je suis depuis des années parce qu’ils sont ratés. Toujours une épreuve et une frustration.

 

Assurer un suivi éditorial ?

La fiche de lecture pointe déjà les faiblesses et les qualités du manuscrit qu’elle présente. Il y a généralement plusieurs fiches de lecture demandées. Mais l’essentiel du boulot se fait avec l’auteur. Lui seul peut nous informer de ses intentions profondes. Je n’apporte qu’une lecture et une expertise, longueurs ici ou là, personnage mal dessiné, déséquilibres structurels. Il s’agit de pistes de travail et non d’injonctions. Il est évident que nous ne sommes pas là pour écrire le roman à la place de l’auteur. Le travail d’accompagnement a ses limites. L’auteur doit rester maître de son travail, même si parfois les pressions sont fortes pour que nous intervenions davantage. Le texte peut revenir plusieurs fois remanié. Je conseille toujours dans ces cas-là de prendre tout son temps avant de me renvoyer une nouvelle mouture.

 

Un manuscrit refusé et publié ailleurs ?

Evidemment. Toutes les maisons d’éditions n’ont pas le même catalogue. Un roman qui marchera sous ce label ne marchera pas sous cet autre. Idem pour le choix entre petite et grande maison. Il y a des textes qui ne trouveront pas à être bien défendus au sein d’une grande maison en vertu de sa taille mais qui rencontrent leur public chez un éditeur plus confidentiel. Pour preuve, les succès et la multiplication des petites structures. Les deux modèles sont très largement complémentaires. Dommage qu’on les oppose systématiquement.

 

Conseils éventuels à un jeune auteur ?

Bosser, bosser, bosser. Ne pas se tromper de cible. Priorité à l’écriture. C’est beaucoup plus difficile qu’on le croit. Se méfier des bonnes idées, des scénarii alambiqués. Creuser et creuser encore son sujet, simplifier jusqu’à l’épure, trames et personnages, apprendre à domestiquer le détail, se relire ligne à ligne, mot à mot, savoir sacrifier. J’ai bien conscience des limites de l’exercice. Souvent l’auteur débutant ou pas manque de recul. Le besoin d’être lu devient une nécessité. Je suis conscient du paradoxe. Pour avancer, il faut être lu et prendre le risque d’envoyer un texte bancal. Je reçois de plus en plus de romans auto édités. Ils sont plus durs à lire, le côté définitif, la forme hybride. Moins commodes à manier. Résistez à la tentation. Dans le même esprit, j’ai toujours déconseillé l’édition à compte d’auteur. Même si Verlaine, Rimbaud ou Proust en ont tâté…

Je devrais très prochainement proposer en ligne les services d’un comité de lecture virtuel, fiches de lecture, conseil et suivi de textes en travail, à l’adresse d’auteurs débutants ou confirmés. Une sorte de coaching littéraire conduit par des professionnels de l’édition.    

Un grand merci à Robert Macia pour sa disponibilité, sa sincérité et sa passion tout à fait palpable à travers ses réponses. Éditer des livres est un beau métier, nous en avons ici la confirmation.

http://editions.flammarion.com

 

Vous êtes un éditeur plutôt franc du collier. La langue de bois, vous ne connaissez pas…Jouez au jeu de la vérité avec les malfauteuses et contactez-les!

 

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