Ils se dénudent pour vous…

Les éditeurs passent à table sur la Toile Cirée.

David Meulemans, éditeur aux Editions Aux Forges du Vulcain, répond aux questions qui ne se posent pas…

 

Vous avez le cœur battant. Vous l’avez lu et relu. Corrigé. Il est parfait. Times New Roman, 12, interligne 1,5. Hop dans l’enveloppe avec votre petit mot d’introduction et vos coordonnées. Ou alors – il faut vivre avec son temps et l’économie n’est pas négligeable – un clic suffit. Survient l’attente, d’autant plus longue que la notion du temps n’est pas la même chez l’éditeur et chez l’auteur.

Imaginez-vous seulement ce qui se passe? Ce que devient votre texte. Comment on en discute. Comment on l’appréhende.

Avant même que ne vous parvienne une gentille lettre de refus, ne s’installe un silence éloquent ou  ne retentisse le coup de fil libérateur qui vous colle au plafond, comment travaillent les éditeurs et directeurs de collection ?

Les malfauteuses s’y sont collées. Elles ont passé à la question quelques éditeurs. Une condition : le refus de la langue de bois. Ils ont joué le jeu et pour vous se dénudent…

forge

 

David, parlons d’abord de vous. Quel est votre parcours ? Quand avez-vous fondé votre maison d’édition et pourquoi ?

J’ai fondé les Éditions Aux forges de Vulcain en 2010. Avant d’entrer dans l’édition, j’avais enseigné la philosophie. J’étais un enseignant insatisfait, pour diverses raisons. Je trouvais que l’enseignement de la philosophie avait trop peu d’effet sur les étudiants. Je me méprenais sur le rôle de la philosophie : elle doit décrire le monde, pas le changer.

À l’inverse, publier des livres, permettre à des textes d’exister, que ces textes soient des fictions ou non, est une façon de changer le monde, en touchant l’esprit des lecteurs. J’avais alors l’habitude de collaborer à des projets éditoriaux sur mon temps libre : j’ai donc décidé d’inverser mon métier et mon loisir. Je suis devenu éditeur le jour et philosophe du dimanche.

Quels genres sont publiés aux Forges du Vulcain ? Combien de livres publiez-vous par an ?

Nous publions une dizaine de titres par an. Il y a eu une année où nous avons publié vingt titres. C’était une erreur de débutant : le travail d’un éditeur n’est pas de produire des textes, mais de leur trouver des lecteurs. Depuis, j’essaye de publier moins, mais mieux, en passant plus de temps à affiner les textes, et à les diffuser. Cela m’a amené à resserrer le spectre éditorial des Forges. Nous sommes une maison généraliste, ce qui signifie que nous faisons des romans et des essais. Mais j’essaye toujours de travailler sur l’imaginaire : en un sens, je suis ce que l’on appelle un éditeur de l’imaginaire, un éditeur de SF, de fantasy, etc. Avec l’ambition, au sein de ce périmètre, de faire émerger des textes ambitieux.

Concernant les manuscrits, privilégiez-vous un type d’envoi ?

Depuis un an, je n’accepte que les manuscrits sous format numérique. Dans le passé, j’insistais pour que les auteurs en herbe nous envoient leurs textes par la poste. J’espérais ainsi que les coûts d’impression et d’expédition imposeraient aux auteurs de faire un minimum de travail de sélection. Je crois que j’étais intrigué, et parfois même énervé, que des auteurs puissent nous adresser des textes qui n’avaient strictement rien à voir avec ce que nous cherchions. Car il y a pire que de ne pas trouver d’éditeur – il y a trouver le mauvais éditeur. Attention, je ne dis pas « un » mauvais éditeur : je dis, l’éditeur qui est mauvais pour ce texte, qui croit le comprendre, mais ne le comprend pas, va mal le servir.

Mais bon, imposer les envois par la poste n’a rien changé, nous recevons toujours autant de propositions décalées. Et quand je dis « décalées », je ne parle pas des textes qui sont un peu à côté de la plaque, je parle de chose très à côté de la plaque : manuel pour arrêter de fumer, biographie de Dominique de Villepin, etc. Donc, désormais, je n’accepte les manuscrits qu’en numérique. Cela coûte moins aux auteurs, et c’est moins de manipulations : j’ouvre le fichier, et je commence à lire. 

Combien de manuscrits recevez-vous par mois ?

Une cinquantaine. Avec trois pics : le salon du livre (désormais « Livre Paris » !), la rentrée littéraire et autour de Noël. Là, cela monte à cent par mois.

Avez-vous un comité de lecture ? Si oui, comment fonctionne-t-il ? S’il n’est pas d’accord avec votre choix, comment cela se passe-t-il ?

Je n’ai pas de comité de lecture. Mais je recueille parfois les avis des co-fondateurs de la maison d’édition, qui ont cet avantage de ne pas travailler dans l’édition, d’être des enseignants, des retraités, des fiscalistes, etc. Ils sont ainsi plus près des « vrais » lecteurs. Car, quand on passe son temps à lire des manuscrits et des romans, on peut perdre le contact avec la simplicité de la lecture. Je consulte ces amis et amies, donc, quand j’ai un doute. Je me méfie un peu de certains de mes emballements : je vois parfois dans certains textes leur potentiel narratif, esthétique, mais je sous-estime souvent le travail à accomplir avec l’auteur. Je reste seul à décider, mais ces amis sont des garde-fous !

Comment effectuez-vous une sélection ? Quels sont vos critères ? Qu’est-ce qu’un bon texte à vos yeux ?

Généralement, je lis la lettre de présentation, si elle n’est pas trop longue. Puis, je me lance. La plupart des manuscrits sont éliminés au bout de trois pages, le plus souvent car ils n’entrent pas du tout dans ce que je recherche. Publier de la littérature de l’imaginaire avec des ambitions littéraires permet de faire un tri très rapide : l’essentiel des manuscrits relèvent de l’expression de soi, de textes qui ont été écrits non pour être lus, mais pour que l’auteur s’exprime.

Après, le deuxième critère d’élimination est la langue. Pas l’orthographe, car je connais des bons écrivains avec une orthographe fantaisiste. Mais la langue : je suis particulièrement attentif aux impropriétés. Un auteur qui dit systématiquement un mot pour un autre m’inspire peu confiance.

Troisième critère : croire à la fiction et maîtriser un certain art de la narration. Là encore, beaucoup de manuscrits sont faciles à écarter – beaucoup d’écrivains en herbe pensent que l’illusion dramatique, la fiction, sont des visées datés, périmées. J’élimine tous ces textes. Enfin, j’aime bien que les textes aient quelque chose à dire, c’est une manière de donner de la valeur à la fiction. Ce crible permet de ne garder, chaque année, qu’une dizaine de manuscrits. Un bon texte, c’est cela : une histoire, une voix et un propos.

Lisez-vous entièrement les textes que vous recevez même si vous n’accrochez pas immédiatement après quelques pages ?

Non, je lis trois à cinq pages. Mais désormais, je saute parfois quelques pages, je fais des sondages. Au cas où. Nous avons publié une fois un roman dont le premier chapitre était raté. Heureusement que nous étions allés plus loin que ce premier chapitre – qui, d’ailleurs, a été coupé du texte final.

Vous recommande-t-on des manuscrits ? Lisez-vous automatiquement les textes des amis d’amis etc… ?

Oui, on me recommande des manuscrits. Je les lis. Ils passent par le même crible. Mais, généralement, ils viennent de personnes qui me connaissent un peu, et connaissent mes goûts. Et puis, et ce point sera peut-être le plus intéressant de cet entretien : on publie autant des personnes que des textes. Quand j’ai repéré un texte, je rentre en contact avec l’auteur, mais, avant de signer avec elle, ou avec lui, j’essaye de découvrir quel genre de personne il ou elle est. En effet, je crois qu’un bon éditeur travaille les textes avec son auteur. Il s’assied à côté de lui, relit, annote, chaque mot. Or, si l’auteur, d’emblée, m’apparaît comme une personne rétive à ce travail artisanal, je préfère laisser partir le texte, et ne pas signer avec l’auteur.

En gros, quand ce sont des amis, je sais, le plus souvent, que l’éventuelle réécriture se passera bien. D’ailleurs, en toute honnêteté, le tout premier roman que j’ai publié était le texte d’un ami. J’ai eu beaucoup de chance, car c’était un très bon roman : Contretemps de Charles Marie. Mais depuis, aucun ami ne m’a proposé de roman qui colle avec ce que je cherche. Alors, au lieu de transformer mes amis en romanciers… je travaille à transformer mes romanciers en amis : la relation entre un auteur et un éditeur étant longue, autant qu’elle soit heureuse.

Fonctionnez-vous au coup de cœur intégral ou acceptez-vous de jouer, de temps à autre, le rôle de directeur littéraire  en donnant des conseils de réécriture ?

Je travaille toujours avec les auteurs à la reprise de leur texte. Je n’ai jamais publié un texte identique au manuscrit que j’avais reçu. Et, d’ailleurs, en quarante romans, seul un roman est sorti sous le titre que l’auteur avait initialement choisi. Par contre, je ne suis pas auteur, je n’écris pas : je suggère, pointe des incohérences, ou des possibilités – c’est l’auteur qui choisit.

Avez-vous déjà refusé des textes qui ont été des succès d’édition chez un autre éditeur ?

Oui, mais je peux dire que, pour l’instant, j’avais toujours repéré ces textes et j’étais persuadé qu’ils étaient bons. Simplement, ils étaient loin de ce que je cherchais, et je les avais écartés pour cette raison. J’ai été à chaque fois heureux qu’ils trouvent un éditeur, et rencontrent le succès. Je suis même devenu ami avec certains de ces auteurs, même si je ne serai jamais leur éditeur.

Quels conseils donneriez-vous à un primo-auteur qui souhaiterait vous soumettre son texte ?

De me l’envoyer. Puis de commencer à écrire un deuxième roman. Tout de suite. Beaucoup de primo-auteur pensent que la validation de leur travail sera, soit la publication, soit la reconnaissance. Or, l’un comme l’autre sont rares. Surtout pour un premier roman. Et même si ledit roman est excellent. Il faut construire une œuvre, bouquin après bouquin.

Un grand merci à David Meulemans pour sa disponibilité et la qualité de ses réponses. 

http://www.auxforgesdevulcain.fr

Vous êtes un éditeur plutôt franc du collier. La langue de bois, vous ne connaissez pas…Jouez au jeu de la vérité avec les malfauteuses et contactez-les!

3 réflexions sur “Ils se dénudent pour vous…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s