Petit pays.

petit pays

Lettre à Gaby.

Tu sais, Gaby, d’habitude, quand je lis un livre et que je l’aime, je le chronique. J’en dis tout le bien que j’en pense, j’essaie de communiquer mon enthousiasme, mes émotions, mes frissons. C’est ce que je fais d’habitude.

J’ai terminé ton Petit pays, ton grand roman. Je suis restée un long moment dans le hamac, les yeux perdus dans le vert des cocotiers qui se découpent dans le ciel bleu nickel, et je suis partie vers toi, le gamin du petit pays.

Les adultes ne savent pas, ils oublient, que l’enfance est construite sur tout un tas de petites choses sans importance. Un enfant ne se demande pas pourquoi il est né là et pas ailleurs. Il ne se demande pas si c’est bien ou mal d’avoir une maman rwandaise, un père français, s’il a plus ou moins de chance que d’autres enfants. Un enfant joue avec ses copains, ceux des maisons près de chez lui, il se fabrique de l’insouciance avec trois fois rien, quelques bêtises pas bien méchantes, des rires, il se goinfre de mangues chipées dans les jardins et donc bien meilleures, il construit sans le savoir un patchwork d’images de tous les jours, avec le goût et l’odeur des choses, de ces choses qui ne s’oublient pas. 

Gaby, dans ce petit pays qui est le tien, tu n’avais pas de racines. Tu es la bouture de deux plantes qui se sont croisées, aimées et tu as été planté là, avec ta petite soeur, au Burundi. Tu y as pris racine. En face, pas loin, c’était le pays de ta mère : le Rwanda, qu’elle a été obligée de quitter quand elle était petite.

Les guerres pour rien n’en finissent pas de fabriquer des exilés. On te parle de tutsis et de hutus, on te dit que ta maman est tutsi parce qu’elle a un nez fin et une longue silhouette élégante, et que c’est pas de chance d’être tutsi.

Tu ne comprends rien à la guerre. Et puis la guerre, c’était avant, là-bas, de l’autre côté.

Mais les hommes qui font la guerre ne sont jamais rassasiés et dans ton joli patchwork coloré, ils vont y coller des morceaux d’horreur, histoire de saccager l’enfance, l’insouciance, de briser des familles, de massacrer, d’arracher, de séparer.

Et de faire de toi, Gaby, un exilé. 

Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours.

La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

J’ai quitté le hamac pour t’écrire ces quelques mots, pour te dire – c’est pas grand chose -que je pense à toi, petit Gaby devenu grand, devenu très grand parce que tu as su te souvenir de ton regard d’enfant, de tout ce qui était beau et de ce que les adultes en ont fait.

Si tu croises Gaël, dis lui qu’il m’a fait sourire, pleurer, réfléchir, dis lui que ses mots ne me quitteront pas et que de mon petit pays, sur un autre continent, je le serre dans mes bras.

Petit pays – Gaël Faye – Grasset. 

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