Elephant island

 

elephant

Il m’a fallu des nuits et des nuits pour aimer l’enfant que je fus.

Bien sûr. Comment un enfant privé d’amour et même privé du strict nécessaire à la survie peut-il s’aimer ? Sur quelles fondations ? Pourquoi ?

Luc Baba ne nous épargnera rien de ce que cette première guerre a fait de l’Humain. 

1917. Louis a sept ans quand sa mère décide de l’emmener dans un orphelinat. Juste avant, elle dépose sa soeur dans celui des filles. Elle les quittera ainsi, sans sanglots, sans se retourner, un baiser furtif et deux bouches de moins à nourrir.

Quelques jours avant, ils ont reçu une petite boîte en métal. Dedans, deux fragments d’obus. Ceux qui ont éclaté la tête du père. 

Louis gardera précieusement avec lui cette boite contenant ce qu’il reste de son père. Deux bouts de métal. Son père.

La mère a été vidée de sa substance maternelle. Il lui reste un corps frêle, usé, plus assez solide pour ouvrir les bras sur ses enfants.

Louis rêve de bateaux. Pas de la mer, de bateaux. Peut-être rêve-t-il d’embarquer sur la grosse carcasse métallique pour être nulle part. Dans un entre deux avec un horizon.

Il va attendre longtemps, dans cet orphelinat. Il va subir les coups pour rien, la faim, le froid, l’humiliation, les pions enragés. Il regardera la porte, attendra la fin de la guerre. Et quand la fin de la guerre sera annoncée, les portes ne s’ouvriront pas. La guerre, pour lui, continuera. Quand l’enfer est le quotidien, on lui trouve presque des excuses. On vit dedans et avec, et il devient une habitude. Il échangera quelques lettres avec Rose, sa soeur, enfermée dans une même prison, chez les soeurs, assistant impuissant à sa soumission.

Deux anciens soldats seront hébergés dans les murs de l’orphelinat. L’un est fou, c’en est fini pour lui. L’autre est marin. Il reviendra ponctuer la vie de Louis, même après sa sortie. Il lui parlera de Elephant island, là où les hommes déjà saccagés par la guerre deviennent, en y accostant, déments pour de bon. Louis rêvera de cette île, du bateau pour y aller, surtout.

 On demande des volontaires pour un voyage dangereux. Faible rémunération, froid glacial longs mois d’obscurité totale, danger permanent. Retour sain et sauf non assuré. Honneur et prestige en cas de succès.

Le marin lui parlera de Belle-île-en Mer, on recrute pour aller là-bas, pour aider des enfants qui apprennent à construire des bateaux. Y aller, aller aider ces gamins, et goûter enfin aux bateaux, il en rêve, Louis.

Plus tard, l’ancien soldat revenu définitivement dévasté de Belle-Île lui racontera le bagne. Un bagne pour enfants. Il avait déjà tout vu, mais ça, jamais.

Louis restera à terre. À terre, littéralement. Il ne quittera jamais l’enfer marqué au fer rouge dans son enfance. Il écrira, essaiera de dénoncer la barbarie qui se joue cachée, à l’abri du front, au delà des bombes, qui marque à jamais une vie bien pire que la mort. 

L’écriture parvient, sans sombrer dans le misérabilisme, à trancher dans le vif, tout en gardant, et c’est une performance, cette fraicheur propre à l’enfant qui ne se résout jamais à l’horreur. Impossible de ressortir de ce roman indemne.

Impossible de ne pas tenter d’être un meilleur humain après cela.

Elephant island – Luc Baba – Belfond

4 réflexions sur “Elephant island

  1. wouff, quel choc, je viens de lire un texte qui m’a déjà mise sur le flanc, j’alterne avec un doux et je me fais Elephant Island, car je sens qu’il le faut ! merci de cette chronique enlevée et forte.

    Aimé par 2 people

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