Crépuscule du tourment .

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Partons du côté du Cameroun, à la rencontre de quatre femmes.

De nos jours, quelque part en Afrique subsaharienne, au Cameroun peut-être, quatre femmes s’adressent successivement au même homme : sa mère, la femme à laquelle il a tourné le dos parce qu’il l’aimait trop et mal, celle qui partage sa vie parce qu’il n’en est pas épris, sa sœur enfin.

À celui qui ne les entend pas, toutes dévoilent leur vie intime, relatant parfois les mêmes épisodes d’un point de vue différent. Chacune fait entendre un phrasé particulier, une culture et une sensibilité propres. Elles ont en commun, néanmoins, une blessure secrète : une ascendance inavouable, un tourment identitaire reçu en héritage, une difficulté à habiter leur féminité… Les épiphanies de la sexualité côtoient, dans leurs récits, des propos sur la grande histoire qui, sans cesse, se glisse dans la petite.

Léonora Miano est camerounaise, féministe, elle dresse dans son dernier roman les portraits de ces quatre femmes d’Afrique subsaharienne. Afro-descendantes, c’est à dire, descendantes des Antilles et de la Guyane chacune s’adresse, à travers un monologue, à une même personne qu’on ne voit pas, un homme.

L’une d’elle est la mère de cet homme, une autre a été son grand amour – il l’a quittée parce qu’il l’aimait trop –  une autre encore est sa compagne, dont il n’est pas amoureux et la quatrième, enfin, est sa soeur.

Chacune met en exergue le problème de la domination masculine sur la femme, du patriarcat. En abordant de front et sans tabou la sexualité, la découverte et l’acceptation de son corps, les violences faites aux femmes et l’homosexualité féminine, chacune lève le voile sur une forme de transparence, d’inexistence au regard de la société, quand la femme n’est ni mère ni épouse.

Les voix de ces femmes se croisent et se répondent, mais à travers ces histoires individuelles, l’auteure tisse le canevas de l’héritage colonial, terreau des séquelles de la guerre d’indépendance dans ce pays d’Afrique francophone.

 

La race noire n’avait été inventée que pour nous bouter hors du genre humain. Justifier la dispersion transatlantique. Faire de nous des biens meubles que l’on achèterait à tempérament. Des bêtes que l’on marquerait au fer rouge avant de les baptiser selon le rite chrétien. Nous résiderons désormais entre l’objet et l’animal. Tel est le sens du nom racial dont on nous affubla. Jamais il ne fit référence à nos trente-six carnations. Je ne comprends pas que nous soyons si nombreux à nous définir ainsi. A nous approprier l’injure. A prétendre l’investir d’une autre signification. C’est comme habiter une benne à ordures après l’avoir recurée et repeinte…

Suivre son instinct, ne pas se laisser gouverner par le regard des autres et de la société, l’auteure ouvre des pistes de réflexion à travers l’histoire de ces quatre femmes, pour cheminer vers une vie de femme épanouie.

D’une magnifique sensualité, ce roman choral, porté par une langue sculptée en orfèvre, restitue un monde d’autant plus mystérieux qu’il nous est étranger… et d’autant plus familier qu’il est universel.

Crépuscule du tourment – Léonora Miano – Grasset.

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