Improvisations sur la Toile Cirée !!

Par Brigitte PONTHIEU :

C’est mercredi et sur la Toile Cirée les Malfauteuses font la pause.
Candide parmi elles qui ont été publiées et lues, je leur ai proposé de vous pâtisser une petite douceur improvisée.
Thème imposé, mais figures libres acceptées : « Quand je serai grande … »
Carole et Cathy se sont prêtées à ce chahut de mots.
Je pose ici, tour à tour ce que le sujet leur a inspiré, ignorant chacune bien sûr ce que l’autre avait écrit. Celles et ceux qui les ont déjà lues reconnaîtront sans peine les saveurs d’écriture de chacune, car en fait leur recette est une évidence : le talent !

Impro de Carole Declercq :

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Quand je serai grande…

je m’adonnerai aux enfantillages. Aux gamineries. Je cesserai d’être sérieuse. J’érigerai la foldinguerie en vérité. J’irai par monts, j’irai par vaux. J’éviterai les chemins de la main de l’homme. Les routes bien tracées, bien bornées. Les balises où qu’elles se trouvent : sur la terre, dans le ciel, sur la mer. Rien ni personne ne me retiendra. Faudrait être fou pour vouloir m’attraper! Je m’achèterai des semelles de vent. Comme celles du poète. Et je ferai le tour des mondes existants et imaginaires pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs, en les survolant de bien haut pour regarder s’agiter les petits égoïsmes dessous.

Quand je serai grande…

je me désaltèrerai à l’eau des fontaines en en fichant partout. Plastron mouillé. Chaussures noyées. Je me nourrirai de rien et de tout. A pleines poignées. Je me reposerai, le front à même la terre, pour en puiser la chaleur revigorante. Les arbres seront mes compagnons. Le soleil, ma seule lanterne. Je dormirai dans le foin des fermes abandonnées, enivrée du parfum des fleurs fanées.

Et je ferai toutes les chapelles. Les unes après les autres. Pour en démontrer la vacuité. J’en ouvrirai grandes les portes pour que le vent balaie les miasmes des chandelles et des prières.

Je ferai un détour par le monde des hommes. La grand-place du village, là où les vieux dorment sur leur banc, sous les platanes, oscillant de tout leur corps, comme si leur tête trop lourde cherchait déjà à rejoindre la terre où ils finiront. L’enfilade rectiligne des maisons, là où les enfants sérieux d’aujourd’hui, clos derrière leur fenêtre, rêvent de liberté. De courses-poursuites dans les rues en pente, de boules de gomme qui colorent la langue en bleu, en rouge, en jaune, de genoux cagneux écorchés.

Je happerai, au passage, les flonflons d’un bal perdu. Guirlandes, lampions. Ultimes sursauts d’humanité. Les sourires des amants heureux. Les larmes qui brillent comme des gouttelettes de diamant au coin des paupières fripées des vieux qui n’ont plus d’espérances.

Quand je serai grande…

je l’ouvrirai grande comme ça. Ma gamelle. Ma babelle. Pour voir un peu comment ça sonne quand ça n’est pas bridé, étouffé, serré par les contraintes, les conventions, les protocoles, les mesquineries. Je tiendrai un journal pour y raconter mes petites victoires de tous les jours. J’écrirai à l’encre violette. Sur un vieux carnet à croûte de cuir. Le carnet des aventuriers, des explorateurs. Je le refermerai en faisant claquer l’élastique avec contentement après avoir livré ma moisson du jour.

Quand je serai grande…

je regarderai avec une pitié certaine la pauvre petite fille au visage d’adulte que je suis. Elle est là, réfléchie, réservée, et pose comme pour un portrait, les bras croisés, le regard figé et grave. Une bonne grande claque entre les omoplates. Avance ! Elle résiste. Elle renâcle, rétive. Avance donc !Ses semelles sont clouées au sol. Le poète n’est pas encore passé pour lui tendre la main…Mais il viendra. Quand elle sera grande.

Impro de Cathy Galliègue :
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Ah ! La voilà ! La question cruciale, cette chose qui semble écraser de sa toute-puissance toutes les autres et insignifiantes choses de la vie. La voilà, la fourbe, la vendeuse d’illusions, la mariée trop belle, la voilà avec ses promesses d’avenir épanoui !

Et la petite fille rêveuse fermera le rideau de velours rouge sur les étoiles, rangera ses chaussons pointe, tirera sa plus belle révérence, buste droit, menton haut, digne, très digne quand même.

Clac, clac, les projecteurs s’éteignent sur un sombre futur raisonnable.

Ne pourrait-on pas plutôt me demander ce que je veux être quand je redeviendrai petite ? Quand, en regardant dans le rétroviseur, la possibilité de refaire l’histoire apparaîtrait comme une seconde chance. Viens, on efface la vieille cassette et on recommence sur la bande à nouveau vierge, viens c’était pour rire, c’était pas pour de vrai. On y enregistrerait quelques mots jamais entendus.
Ils écraseraient les autres, assassins, empoisonneurs, geôliers d’un possible avenir radieux, ses mots à elle, définitifs et sans appel : « Heureusement que t’es intelligente, parce que t’es pas belle ».

Mais le passé n’est pas joueur. Rien n’a changé. Alors l’avenir, pensez… Autant tout saccager, enlaidir l’intelligence, la bâillonner, n’en faire rien que de la misère, la piétiner, cette chienne ! La belle intelligence ! Ah ! Voyez-vous cela ! Ça me fait une belle jambe !

Alors je ne serai pas grand-chose. Je serai l’amie des clodos, des putes, des chiens galeux, de tous ceux qu’on enferme ou qu’on laisse à la rue pour ne pas les voir crever, pour ne pas les entendre hurler. Je serai un bourreau des cœurs mauvais, je les émietterai, je leur infligerai la peine capitale pour que plus jamais ils ne brisent la pureté innocente des cœurs tendres. Mais je serai une amoureuse folle, comme dans les livres, comme dans les films. Parce que l’amour ne vaut que s’il est démesuré, fou, inconscient, dangereux, bouillant à s’en brûler les lèvres.

Parce que ne vous y trompez pas, à température ambiante, l’amour tiède ne survit pas bien longtemps. Il devient affection. Quelle horreur !

Je serai désordonnée aussi. C’est beau le désordre, il faut fouiller pour retrouver des choses et quand enfin, dans un endroit improbable, on remet la main sur cette chose, elle devient presque un cadeau. Quoi de plus beau qu’un grenier pourtant maintes fois retourné ? Il recèle toujours un trésor bien planqué. Un médaillon, une robe d’un autre temps, de vieilles photos grignotées, un tricycle rouillé, une dent de lait…

Je porterai des talons vertigineux et des godasses de randonnée, je n’aurai pas de style, mais de l’allure, si possible. Perchée ou au ras du sol, je courrai les bras tendus vers le bonheur, je le débusquerai, je le sais.

Je ne serai sans doute pas un chirurgien qui sauve des vies, ni le Prix Nobel de la Paix, ni une mère incroyable, ni une exploratrice qui n’a peur de rien, ni une Sainte, ni un démon, je serai éternellement une petite fille, une vieille petite fille qui rafistole ses fissures sur le fil de la vie. Il suffit finalement de quelques souvenirs plus lumineux que les autres, une béance dans l’obscurité, pour que la force vitale s’empare du néant et nous pousse à grands coups de pied au cul dans le redoutable futur.

Je prendrai la tangente souvent, je me disperserai, de-ci, de-là, j’irai à reculons, parce que je suis une trouillarde et que j’en veux pas de leurs plans de carrière, j’en veux pas de cette vie qui s’écrit dans un tableau excel, et des cursus, et des années à se remplir le crâne pour entrer dans le rang.
Je ne veux pas mourir le petit doigt sur la couture du pantalon !

J’ai découvert Françoise, je veux dire Françoise Sagan, bien sûr. J’ai découvert un monde, une femme, un modèle. Je ne pourrai jamais être Françoise, c’est sûr, mais peut-être que quand je serai grande je pourrais écrire des romans moi aussi.
Ça serait bien, ça, des romans. Ça ferait une jolie perspective, un vrai travail qui parle, qui attrape des yeux, qui les embarque et alors… alors on n’est plus seul, n’est-ce pas ?

Oh, ils ne seront pas aussi beaux que ceux de Françoise, c’est impossible, mais peut-être que moi, enfin, je deviendrai belle.

Qu’en dis-tu maman ?

Sait-on jamais…

2 réflexions sur “Improvisations sur la Toile Cirée !!

  1. C’est magnifique d’entrer dans vos « rêves à rebours ». Vos deux voix s’entremêlent. Je vous reconnais et vous êtes belles toutes les deux, et les chemins de traverse que vous avez empruntés vous ont façonnées, vous ont égratignées, vous ont rendues belles aussi. Toutes les deux vous êtes belles. Toutes les deux vous êtes riches, de cette richesse qui ne s’achète pas. Quand vous serez grandes, je crois que je vous aimerai beaucoup très fort. Merci à vous deux de m’avoir emportée dans vos mots et vos univers.

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