Je n’ai pas l’âge. Manuscrit de Carole Declercq

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Mesdames et messieurs les éditeurs, découvrez ce nouveau texte de Carole Declercq, et arrachez-vous le ! 

La force du style de Carole Declercq, c’est une langue de dentelle parsemée de petites épines, c’est cette apparente facilité, celle des athlètes de haut niveau qui semblent exécuter les plus belles prouesses sans se forcer.

Forcément, on est captivé, happé par cette précision qui n’en fait jamais trop. L’auteure incarne littéralement la mémoire embaumée d’insouciance de sa petite héroïne, Rita. Elle nous embarque, comme si on y était, au coeur de la beauté sauvage de la Sicile, des secrets qu’on ne lâche pas, même sous la torture.

Les hommes sont la loi, la mort fait partie du jeu, pas de pitié pour ceux qui trahissent. Les femmes et les enfants la bouclent, se bouchent les yeux et les oreilles, ne posent pas de questions.

Mais dans la mémoire de Rita, subsiste ce qui ne se dit pas. Sous la plume de Carole, elle parle, elle raconte sa vie trop courte, elle extirpe les souvenirs d’une petite fille au pays des mafieux.

Elle a regardé les petits trafics devenir de sales affaires, sans les voir. Ce n’était pas de son âge, c’était l’affaire des hommes. Elle a su les règlements de compte. Et alors ? C’était mérité, ils l’ont dit.

Elle a vu les hommes tomber. Et elle est tombée. À dix-sept ans. Elle n’avait pas l’âge. 

Avant-propos

Rina, Rita sont les deux visages d’une même personne. Rina Abadia est le double littéraire de Rita Atria qui repose au cimetière de Partanna, dans la province de Trapani, en Sicile. Elle était fille et sœur de mafieux, témoin de justice du célèbre juge Paolo Borsellino. Ce récit s’inspire librement de son histoire. J’ai changé les noms des personnes et des lieux et modifié ou écarté des événements mineurs. J’ai bien entendu fait œuvre de romancière en imaginant ce qui pouvait se passer dans la tête de cette petite fille née dans le milieu mafieux et donc imprégnée de ses règles. Mais le fil de ce récit n’entame en rien la marche funèbre de ce qu’a été le destin de Rita. Broyée par le choc et les collusions de deux machines -Cosa Nostra et le pouvoir judiciaire-, esseulée, sans identité, reniée par les siens, et loin de son île, la Sicile, elle s’est donné la mort à Rome le 26 juillet 1992. Elle n’avait pas l’âge de mourir. Elle avait 17 ans. 

Extrait :

J’écris mieux que je ne respire. Les pages de mon journal sont ma respiration, elles m’aident à vivre, elles remplacent la part d’air dont a besoin tout être vivant pour subsister. J’ai longtemps cru qu’elles n’étaient qu’une béquille. Aujourd’hui, elles sont plus que nécessaires. Ecrire pour ne pas sombrer, écrire pour rester en vie. Il faut dire que mon souffle, contraint, empêché depuis si longtemps, veut maintenant sortir. On a voulu enfoncer un poing dans ma gorge. On m’a ouvert la gueule bien grand et on me l’a fichu dedans. J’ai renâclé. J’ai résisté. J’ai planté mes griffes dans le sol et j’ai essayé de repousser ce poing. En mordant parfois, mais c’était trop de douleur, car je le reconnaissais. C’était celui des amis de toujours, celui des compagnons d’enfance et d’adolescence.

Mes dents n’accrochaient rien. Elles étaient comme des germes tendres, comme ces petits grains de riz fragiles dans la bouche rose des bébés. J’ai poussé le cri des bêtes que l’on met à mort. Ma voix s’est brisée car j’étais trop jeune. Je n’avais pas l’endurance des plus vieux qui ont le sang froid des vrais monstres. Il a fallu quatre ans et deux assassinats pour que la prise de conscience se fasse.

Mais j’ai relevé le front et décidé que j’écrirai. Comme j’aurais parlé. J’ai décidé que mes mots seraient un jet de pierre, un éclat de silex. Les mots qui disent les choses. Les vraies. Celles que tout le monde a besoin d’entendre un jour. Douloureuses mais salutaires.

Mais à ces mots qui déterreront des horreurs, je veux mêler mon amour de la Sicile. Je ne peux pas évoquer le mal sans parler du bien. Je veux ressusciter les visages de ceux que j’ai aimés et dont vous vous direz que ce furent des scélérats et des criminels. Je sais que vous porterez un jugement sur moi aussi. Il faut toutefois retenir cette vérité si vous voulez lire la suite de cette histoire en toute conscience : les monstres aussi aiment leurs enfants.

Alors ? Je vous avais prévenus…

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