Je vais vous raconter comment j’ai écrit ma première ligne.

PIROGUE2

Je me rappelle de cette ligne, de cette toute première ligne, celle que j’ai pu pour la première fois nommer littérature.

Avant cette fameuse première ligne, j’aimais écrire, bien sûr, mais je me maintenais dans une zone de confort rassurante : je n’écrivais pas pour être lue ni pour être publiée.

Le matin de ce jour décisif, j’ai appris que j’allais suivre mon héros dans une toute nouvelle vie, en Guyane.

Les inévitables clichés m’ont sauté à la figure : le bagne, les moustiques, les bestioles, l’humidité, la chaleur étouffante et tout ce que les gens qui n’ont jamais mis les pieds dans ce coin de France vous racontent.

C’est aussi ce que m’a dit mon DRH, avec beaucoup d’inquiétude dans le regard, quand je lui ai annoncé que j’allais quitter mon poste.

Et c’est sans doute lui, rond de cuir qui ne savait rien de la véritable aventure humaine, qui m’a donné le courage de tout quitter, la fleur aux dents, sans savoir ce qui m’attendait.

Est-ce que la vraie vie ça ne serait pas ça, finalement ? Se débarrasser de ce que l’on fait bien mais qui ne rend pas heureux…

J’avais été cadre dans l’industrie pharmaceutique bien trop longtemps, le petit doigt sur la couture du pantalon. Les objectifs, les journées à rallonge, cette sensation pas très agréable de participer activement à quelque chose qu’au fond j’exécrais : le business de médicaments.

J’allais partir, trois mois plus tard en Amazonie. Et je n’avais pas peur.

Ce soir-là, j’ai écrit ma première vraie ligne de littérature. Et je savais que désormais, cette écriture serait ma vie.

1ère page

J’ai découvert le bonheur de n’avoir plus d’horaires. Écrire quand ça vient, quand ça appelle. Être aux ordres, mais sans pression extérieure, sans enjeux. Si c’est mauvais, je ne l’enverrais pas, c’est tout.

Dans ma tête, l’histoire se dessinait. Mais c’est avec le coeur et les tripes que j’écrivais.

Je laissais ma tête de côté. Je devais ne laisser parler que des organes qui ne réfléchissent pas.

Ainsi, l’écriture sortait avec plus de sincérité, portée par ma voix intérieure, celle que je n’avais encore jamais écoutée.

Après une cinquantaine de pages, je me suis relue en ayant l’impression étrange de découvrir quelqu’un que je ne connaissais pas.

Après trois mois d’une vie complètement décousue, à l’opposée de celle que j’avais connue, j’ai embarqué pour Cayenne avec, dans mon ordinateur, la moitié d’un roman.

Je vous raconterai sans doute l’arrivée dans cette chaleur étouffante de septembre 2015, à l’aéroport Felix Eboué.

Je vous dirai que Cayenne ne m’a pas spontanément emballée, mais ce que je voudrais vous dire maintenant, c’est que j’ai découvert la forêt amazonienne, que nous nous y sommes enfoncés avec notre pirogue, que nous avons squatté des carbets au bord de la rivière, et que là, sur mon grand cahier, sans autre chose à faire que contempler cette nature luxuriante, en écouter les bruits, j’ai terminé ce roman. Je vous parlerai de l’heure bleue, de mes nuits en hamac, des animaux féroces jamais rencontrés, des colibris et des morphos, ces merveilleux papillons bleus électrique. Je vous dirai qu’il ne faut jamais croire ce qu’on raconte. Il faut le vivre.

carbet 3

Plutôt satisfaite du travail accompli, j’ai envoyé mon manuscrit par la poste à quelques éditeurs. J’ai reçu des réponses élégantes, mais négatives. Je savais pourtant, je sentais que ce texte trouverait son éditeur.

Un jour, et parce qu’ici la Poste ne fonctionne pas toujours bien, je me suis payé le culot de demander à un éditeur, qui était dans mes contacts sur Facebook mais que je ne connaissais pas du tout, s’il accepterait exceptionnellement de recevoir mon manuscrit par mail. Il m’a répondu très rapidement et très élégamment, avec son adresse email.

Un mois plus tard, mon téléphone a sonné à six heures du matin. Je n’ai pas répondu, pestant contre celui qui osait appeler à une heure pareille. J’ai écouté le message quatre heures plus tard. C’était Albin Michel. Enfin, le fameux directeur littéraire de cette maison.

J’avais complètement oublié lui avoir envoyé ce texte.

Il disait « nous avons adoré » et puis « rappelez-moi vite », il disait des choses comme dans un rêve. Je me suis assise pour encaisser le choc. C’était bien à moi qu’il parlait.

C’est ainsi que d’une première ligne, la ligne décisive, ce roman est né.

Il s’appelle La nuit, je mens, et pourtant, je ne mens jamais.

Le bonheur, quand on le veut vraiment, m’sieurs dames, faut aller le chercher avec les dents.

Couv' définitive

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