Comment fait-on pour être publié par une « grande maison » ?

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C’est la question qui taraude les postulants auteurs. Les lettres de refus s’accumulant, il n’y a qu’un tout petit pas à franchir pour en déduire que le milieu germanopratin est pourri jusqu’à l’os, que ça joue l’entre-soi, qu’il n’y a aucune place pour les inconnus. Point barre.

Certes, c’est un constat réconfortant. Le talent de l’auteur n’est pas remis en question, il n’a pas les bons amis, c’est tout.

Une éditrice d’une grande maison m’a dit un jour :  « Un bon texte trouve toujours son éditeur. Toujours ».

Si on prend le recul nécessaire, si on se tire hors du tableau et que l’on se place du côté de l’entreprise qui fabrique des livres, quel intérêt aurait-elle à laisser passer un texte qui potentiellement peut lui rapporter des sous ?

Si on réfléchit encore un petit peu plus loin, comment la grande et belle maison est-elle devenue ce qu’elle est ?

En étant exigeante. C’est tout. 

Oui je sais, aujourd’hui, toutes trempent dans la feel good et la chick lit, dans les bios de stars même pas écrites par les stars, mais dans ces genres-là – qui font tourner la boutique et leur permettent de miser, justement, sur des petits nouveaux – elles choisissent les plus vendeurs (que l’on n’est pas obligé d’aimer, que l’on peut critiquer parce que ce n’est pas de la littérature, mais qui – c’est comme ça – ont un paquet de lecteurs).

Lorsqu’un éditeur décide de publier un bouquin, ce n’est pas, en réalité, une personne seule derrière son bureau qui prend cette décision. Pas dans les grandes maisons. C’est une décision collégiale du comité de lecture qui se réunit et qui débat. Plaire à un seul ne suffit pas, parce que si publication il y a, c’est l’équipe, la maison qui devra donner de l’enthousiasme pour porter le livre.

Alors non, ce n’est pas parce que vous habitez au fin fond de l’Auvergne, que vous n’êtes pas introduit par les bonnes personnes, que votre style est incompris, ce n’est pas pour ces raisons que votre texte n’a pas passé la porte du comité de lecture.

Je vais vous en apporter la preuve tout de suite.

J’habite à quelque 8000 kms de Paris, en Guyane, très loin de Saint-Germain-des-Prés, donc.

À mon arrivée, il y a deux ans, j’avais un début de texte en cours, très loin d’être terminé, très loin de me satisfaire. J’ai donc tout repris, mot à mot, phrase après phrase.

J’avais un objectif : écrire bien. Cela peut paraître idiot, mais aimer écrire ne veut pas dire écrire bien. En lisant de grands auteurs, on prend la mesure de l’écriture véritable. Écrire, ce n’est pas (que) raconter, c’est travailler des accords de musique, un tempo, une sonorité pour que l’ensemble du texte se déroule dans une forme d’harmonie fluide qui invite le lecteur à tourner les pages, à en vouloir encore.

Combien de livres vous sont tombés des yeux ? Quelque chose n’a pas fonctionné, ne vous a pas attrapé. Seul l’auteur s’est laissé embarquer, il a oublié le lecteur quand il ne faut penser qu’à lui.

Voilà à quoi j’ai travaillé, lentement, en faisant autant que possible mon autocritique, en ne me satisfaisant pas de quelques fulgurances. J’avais l’ambition folle de le présenter à de grandes maisons, il fallait au moins tenter d’être à la hauteur de mes espérances.

Parenthèse : La grande maison, pour un primo auteur est souvent une quête du Graal, une forme de reconnaissance. Si ça passe là, ça passera partout. D’abord, c’est faux et en plus, des petites et moyennes maisons peuvent parfois mieux porter un texte qu’elles ont choisi parce que justement, elles ne publient pas en rafale et que de plus en plus, les libraires affectionnent ces éditeurs et conseillent leurs ouvrages. Parenthèse refermée.

Comme tout le monde, donc, je rêvais à ce grand éditeur.

J’ai envoyé mon texte à cinq ou six maisons, pas plus. Évidemment, je ne connaissais personne, de près ou de loin, qui aurait joué le rôle de piston.

Et j’ai reçu cinq ou six lettres de refus, souvent élégantes et personnalisées, mais c’était non.

Et je reçois un coup de fil, un matin vers 6h, coup de fil auquel je ne réponds pas, persuadée qu’à cette heure-là, ça ne peut être que du démarchage venu de loin. Et j’oublie d’écouter le message.

Quelques heures plus tard, finalement, je consulte mes messages, je tends l’oreille, je m’assois, je réécoute, je ne parviens presque plus à respirer…

C’est Albin Michel. J’avais totalement oublié leur avoir envoyé mon manuscrit.

Ils ont adoré. Il faut que je rappelle. Surtout, si j’ai d’autres propositions, que je rappelle avant de prendre une décision.

J’ai dû écouter ce message une bonne dizaine de fois avant de me décider à rappeler.

J’ai dit beaucoup de mercis, j’ai étouffé ce petit rire hystérique ridicule de petite fille devant le cadeau de ses rêves les plus fous, tout cela en tentant de m’exprimer posément, sans emballement intempestif, comme s’ils n’étaient pas les premiers, comme si ça se bousculait au portillon. Et j’ai raccroché en tenant serré contre mon coeur le téléphone.

Je n’avais pas rêvé. Albin Michel. Mon texte bientôt en livre, dans cette si belle maison, mon texte à moi, qui vis si loin, qui ne suis personne et qui n’y croyais plus du tout. 

Il s’est passé une longue année entre ce coup de fil et la sortie de mon roman. Une très longue année pendant laquelle il ne se passe pas grand-chose. Tout s’accélère dans les trois derniers mois, avec les propositions de couvertures, de 4ème, les envois d’épreuves, la correction de quelques coquilles passées au travers des mailles du filet. Et puis, un jour, les premiers exemplaires dans ma boite aux lettres.

À quinze jours de la sortie, direction Paris. On m’installe dans « la bulle », une pièce toute vitrée où les auteurs signent leurs SP. On apporte des chariots pleins de piles de livres. De mon livre. J’affute mon poignet, et j’attaque. Mon attachée de presse prend quelques clichés, les diffuse illico sur les réseaux. C’est surréaliste. Les choses sérieuses commencent, bientôt ce livre sera à sa place, dans les librairies, quel chemin parcouru depuis mon clavier en Amazonie…

Mais je n’ai pas choisi la date de sortie. C’est mon seul regret, parce que la fameuse date de sortie peut être déterminante dans la vie d’un roman.

Mais pas seulement. La meilleure des maisons d’édition joue toujours un coup de poker sur la publication d’un livre, en particulier d’un premier roman. Personne ne peut prédire l’accueil que lui réserveront la presse, les libraires, les lecteurs.

Merci aux libraires, aux lecteurs, aux blogueurs, et à quelques journalistes, avec cette sortie à quinze jours des présidentielles, c’était loin d’être gagné et j’ai été comblée par vos très beaux retours !

Petit ou grand, l’éditeur ne fait pas le succès d’un premier roman mais il lui donne une chance d’exister. 

Et pour terminer sur la question de départ :

Comment fait-on pour être publié dans une « grande maison » ? 

Ma réponse :

On écrit. Si ça ne fonctionne pas, on ne cherche pas un coupable (souvenez-vous du fameux  Je m’voyais déjà, d’Aznavour ), on travaille plus, mieux, ou on essaie la poterie 😉 

9 réflexions sur “Comment fait-on pour être publié par une « grande maison » ?

  1. Pour moi , La nuit je mens est une véritable pépite , un livre nécessaire à la lecture ! un coup de cœur véritable pour ce roman …. Il commence simplement à prendre vie grâce à une auteure acharné et pleine de vitalité .. Il est ensuite porté par tous les lecteurs qui sont tous du même avis: Ce livre est un diamant !!!

    Aimé par 1 personne

  2. Ma chère Cathy,

    Au terme de 3 ans et demi d’avoir embrassé cette vocation, deux que nous sommes en contact, je plussoie totalement tes propos… Si je n’avais pas eu la chance de te rencontrer ou Thierry B et d’autres de mes pairs, je n’aurais rien compris à la maîtrise de cet art.

    Oui, tu résumes bien tout ce que je pense de ce parcours… Aujourd’hui, comme tu le sais, mon ABY fait son bonhomme de chemin, sans bruit et je ne lâche rien… C’est parce qu’il existe des personnes de qualité comme toi et d’autres dans ma vie que j’ai accepté cette responsabilité de s’essayer à la bonne écriture, au bon regard, à la remise en question perpétuelle de : suis-je dans le vrai ?

    Encore un de tes articles qui restera à mes yeux de la vérité… Savoir écrire, ça s’apprend et même le jour où tu penses avoir réussi à sortir quelque chose, alors il faut encore le bosser… J’ai choisi mon rôle : être apprenti auteur à vie car tout se résume qu’à ça…

    Des bises Grande Dame…

    Aimé par 1 personne

    • Cher Fabrice, tu as en toi l’humilité nécessaire pour aller loin. Tu as raison, l’écriture est un perpétuel apprentissage, qui passe aussi par la lecture. Je te souhaite, cher Fabrice, tout le succès que tu mérites. Des bises too !

      J'aime

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