La langue de personne

langue

Fatma n’a pas la langue dans sa poche. Elle a la langue voyageuse, tendre, drôle, une langue qui questionne les mots, qui les rapproche par-delà les frontières, une langue fuyante qui rentre un jour au bercail, dans l’HLM familiale.

Elle y retrouve sa mère dont le cerveau est habité par une perle de nacre qui distille des grains de folie et creuse des trous dans le passé, écrase les mots, réclame sa robe et sa balade au café, avec Baba.

Mais Baba va bientôt mourir. Il va et vient, entre l’hôpital et l’appartement et, déjà, les voisines préparent le linceul, évaluent la juste longueur. Baba, l’homme sage, le père aimant qui ne comprend pas grand chose aux fous de Dieu, frappant en Son nom, aveuglément. Charlie Hebdo à la télévision, des dessinateurs massacrés par des caricatueurs et « la voisine du cinquième, une Française, porte un drap marron depuis qu’elle sort avec un musulman. »

Elif, la soeur de Fatma, qui selon les convenances a épousé un homme de la communauté, a renoncé à l’écriture. Elle s’occupe de ses parents, elle n’a pas fui, elle, comme Fatma qui s’est évadée de l’autre côté de l’océan, qui a déserté la famille et oublié son nom, ses origines, un pays qui n’a été le sien que dans les souvenirs olfactifs qui s’allongent sur la langue en cédilles et trémas, en mots oubliés, qu’elle décortique de loin pour mieux les savourer.

La Turquie, terre mère.

La France, terre nourricière, miroir aux alouettes.

Alors fuir.

Elif astique. Elle astique sans fin la maison, baisse les yeux, encaisse les coups, se débat avec ses ados, usagers d’une langue nouvelle.

Une langue nouvelle pour une cité perdue ?

Humour et tendresse sur l’échec du vivre ensemble nous dit en sous-titre ce roman. Oui, c’est une tendre langue, délicatement drôle, savamment posée sur une famille écartelée, une famille comme tant d’autres, une main agrippée aux portes de l’Orient, le reste du corps échoué dans un paradis amer dans lequel on vit à côté, mais certainement pas ensemble.

Et si ce roman était un un petit pas pour chacun et donc un grand pas pour l’ensemble ? 

Vous abandonnerez les ossements de vos ancêtres, les longues herbes de la prairie, le buffle et l’aigle. La terre sèche et la neige absorberont vos larmes et votre sang. Flic-floc ! La peau de vos pieds deviendra dure comme le cuir, d’ailleurs vous n’en sentirez plus ni les cors ni les durillons, vous ne sentirez plus rien. Le lait continuera de couler du sein qui ne peut plus être tété. Une sépulture de fortune pour ce bébé ou ce vieillard qu’il faut laisser là, une autre un peu plus loin pour cette moribonde. Tandis que vous marcherez vers le couchant, nous ferons main basse sur vos terres fertiles. Nous vous éparpillerons, nous vous anéantirons. Au millénaire suivant, nous nous excuserons. Mais rien ne nous empêchera d’agir de même dans d’autres contrées…

La langue de personne – Sema Kiliçkaya – Éditions Emmanuelle Collas

3 réflexions sur “La langue de personne

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